Les offres d'emploi collent-elles à la réalité du futur emploi? Pas toutes en tous les cas. Certains recruteurs formulent des exigences XXL qui découragent les candidats. Si rien n'est véritablement illégal, le travail est en effet bordé par les Conventions collectives et plus récemment à Genève par l'obligation du salaire minimum, les demandeurs d'emploi ont de quoi fulminer.
Sophie, titulaire d'un master en droit, ne décolère pas. Une bonne part des postes de juristes juniors ou débutants exigent cinq ans d'expérience. «Comment acquérir de l’expérience si aucune entreprise ne m’engage?» Sophie n’est pas la seule à être amère. Son camarade d’amphithéâtre a lui aussi quelques raisons de nourrir de l’aigreur:«Les nombreuses annonces que j’ai consultées apparaissent sous juriste mais demandent in fine un brevet d’avocat. C’est purement surréaliste. Le champ de compétences du premier n’est pas identique à celui du second.» «L’annonce parle d’un stage, mais la liste des responsabilités ressemble à celle d’un poste à plein temps. On cherche un stagiaire ou quelqu’un pour remplacer trois personnes», note non sans ressentiment Raphaël. Même désenchantement pour Théo: «J’ai envoyé une candidature de trois pages, une lettre de motivation, mes diplômes et mes certificats. Pour finalement recevoir un mail automatique de trois lignes. Ce qui me décourage, ce n’est pas de ne pas être retenu. C’est de ne même pas savoir si quelqu’un a lu ma candidature. On nous demande souvent d’être autonome, créatif, polyvalent, flexible et immédiatement opérationnel. Certaines annonces donnent l’impression qu’il faut déjà avoir exercé le métier avant même d’avoir obtenu le poste.»
Silences négligents
Ce ne sont pas là les seules circon
volutions repérées sur le parcours des personnes à la recherche d’un job. Tant s’en faut. Des offres d’emploi pour des postes d’assistante ou de réceptionniste fixent ouvertement un âge limite. D'autres exigent que les candidats résident sur une rive spécifique du canton. Une contrainte géographique aberrante, alors même que les fonctions proposées n'ont aucun rapport avec un service d'urgence comme la police, le domaine médical ou les pompiers.
Et ce n’est pas tout, les postulations à la pelle essuyant des refus rédigés par l’IA, tous coulés dans le même moule et donc dégoulinantes de componction, ou des silences négligents? Laurent en totalise des dizaines. Ce qu'il aimerait, c'est savoir pourquoi son dossier n'a pas été retenu. Quelques lignes suffiraient pourtant. Le diplôme recherché n'était-il pas le bon? Un savoir-faire particulier fait-il défaut? «Pour celui qui cherche un emploi, ces précisions ne seraient pas anodines. Elles permettraient de réorienter ses recherches ou, le cas échéant, de compléter sa formation», affirme-t-il.
Une affaire de productivité
Pour Davide de Filippo, co-secrétaire général du Syndicat interprofessionnel de travailleuses et travailleurs (SIT), les difficultés rencontrées par les jeunes ne datent pas d'hier. «Le marché genevois s’est tendu depuis une trentaine d'années», observe-t-il. La faute à l’évolution économique qui favorise la recherche de rendement et pousse donc les entreprises à privilégier des collaborateurs immédiatement opérationnels. «Dans ce contexte, offrir une chance aux jeunes diplômés n'entre pas dans l'équation», estime le syndicaliste.
Les entreprises qui acceptent néanmoins de miser sur les profils de débutants méritent, selon lui, d'être saluées. Elles prennent en effet le temps d’offrir une première expérience avec l’investissement que cela suppose. A l'inverse, certains stages non rémunérés peuvent être utilisés comme un moyen de réduire le coût de la main-d’œuvre. Davide de Filippo §cite notamment la possibilité, prévue par la législation genevoise, de rémunérer certains jobs d'été à un niveau inférieur au salaire minimum ordinaire.
Et le salaire?
Quant aux exigences à rallonge et à la multiplicationdes compétences réclamées dans certaines annonces, le syndicaliste pointe les difficultés auxquelles peuvent être confrontées les petites entreprises. «Certaines veulent peut-être bien faire, mais n'ont pas forcément les compétences pour rédiger une annonce de manière adéquate.» Le problème prend une autre forme dans les grandes sociétés, qui confient fréquemment leurs recrutements à des agences externes. «Ces sous-traitants ne sont pas toujours connectés avec l'entreprise elle-même», relève-t-il. Résultat: des profils recherchés agrégés d’une liste sans fin de compétences parfois éloignées de la réalité du poste.
Reste la question du salaire, rarement affiché dans les annonces du secteur privé. Pour Davide de Filippo, cette absence n'est pas anodine. «C'est une manière de sous-enchérir. Un candidat qui se trouve face à un recruteur va rarement viser une rémunération maximale. Il aura plus fréquemment tendance à sous-évaluer le montant pour augmenter ses chances de décrocher le job.»