Les travailleurs pauvres, cette nouvelle réalité genevoise

Rédigé par
Adélita Genoud
Genève

Dans le canton, les classes populaires ne sont plus seulement étranglées financièrement: une part croissante d’entre elles sombre désormais dans la précarité.  Le phénomène touche également une part grandissante de la classe moyenne. En cause, des emplois insuffisamment rémunérateurs face aux hausses répétées des loyers et des assurances maladie notamment. 

C’est aux portes des communes que les familles vont frapper en premier lieu en raison de la proximité des élus avec leur population. Face à cette réalité qui gagne du terrain à Genève, Martin Staub, maire de Vernier, planche sur un projet pilote qui viserait à détecter précocement les familles en difficulté, avant qu’elles ne se retrouvent durablement dans la pauvreté.
Bombe sociale
Jeanne, 42 ans, mère de jumeaux de  4 ans, travaille comme auxiliaire dans une grande entreprise privée. Son récit est celui d’un basculement rapide et à bas bruit. «Tout s’est emballé lorsque le père de mes enfants a quitté le foyer pour s’installer à l’autre bout du monde. J’ai dû assumer seule la totalité des charges: loyer, assurance maladie. J’ai essayé de trouver un logement plus petit, moins cher. En vain. Très vite, je me suis retrouvée financièrement dans le rouge», confie-t-elle. Comme Jeanne, ils sont de plus en plus nombreux à perdre pied. Depuis les années Covid, la courbe des situations de vulnérabilité économique ne cesse de grimper, touchant désormais une part significative de travailleurs issus des classes populaires.
Pour Martin Staub également président de l’Association des communes genevoises, la situation constitue  une véritable bombe sociale.  
A Vernier, les chiffres parlent, il est vrai, d’eux-mêmes: «entre 2022 et 2025, les services sociaux ont enregistré une hausse de 60% de nouveaux dossiers, avec une part prépondérante de travailleurs qui n’arrivent plus à joindre les deux bouts. L’enveloppe dédiée a augmenté de 80%. Une donnée bouscule les idées reçues: près de 70% des bénéficiaires sont suisses ou titulaires d’un permis C», explique-t-il. Autre point soulevé par les professionnels du terrain: la complexité administrative. Pour des personnes déjà en situation de fragilité, la multiplication des formulaires, justificatifs et procédures peut constituer un obstacle supplémentaire, retardant l’accès à une aide pourtant nécessaire.
Un effet ciseaux
Les causes de la flambée des «working poors» sont, on s’en doute, multiples mais bien identifiées: stagnation des salaires face à l’inflation, hausse continue des loyers et explosion des primes d’assurance maladie. Selon les chiffres officiels, les salaires n’auraient été que partiellement indexés à l’inflation (laquelle a atteint +2,8% sur trois ans), tandis que les loyers auraient augmenté d’environ 25% en dix ans et les primes maladie de près de 20% sur trois ans. «Dans ce contexte, les premiers touchés sont les familles monoparentales, les jeunes actifs et les travailleurs occupant des emplois peu qualifiés. La descente intervient souvent après un accident de parcours: perte d’emploi, maladie ou obligation de soutenir un parent (proche aidant).
Même constat
A Lancy, le constat est identique.  «Nous avons environ 1000 dossiers de personnes en difficulté financière en cours. Ce chiffre a doublé en cinq ans», indique la maire, Salima Moyard. Confrontée à cette hausse, elle a dû, dès son élection à l’Exécutif de Lancy en 2020, renforcer les effectifs des services sociaux afin d’absorber la demande croissante. Et la tendance dépasse les seules frontières genevoises: «Cette problématique des travailleurs pauvres devient un véritable fléau dans de nombreuses agglomérations», souligne la magistrate qui préside la commission sociale de l’Union des villes.
Selon les relevés de Lancy, environ 70% des personnes concernées sont actives, et la moitié sont salariées. Les profils montrent une surreprésentation des emplois non qualifiés, ou d’activités professionnelles cumulées. Les couples avec enfants sont particulièrement exposés, car ces derniers «démultiplient mécaniquement les charges», notamment en matière de logement et d’assurance maladie.
La mécanique de l’endettement s’installe souvent progressivement. L’ajournement au mois suivant d’un acompte fiscal – sachant que les intérêts intermédiaires ne sont pas bon marché (majoration liée à la mensualisation de l’impôt) – un imprévu, un crédit à la consommation, un emprunt à un ami puis c’est l’effet domino. «On repousse un paiement en espérant que le mois suivant sera meilleur. Mais il ne l’est pas», résume l’élue lancéenne.
Face à cette montée en puissance, Martin Staub souhaite franchir un pas de plus que l’aide d’urgence classique. Il travaille sur un projet pilote qui pourrait être mené en collaboration avec l’Hospice général et au moyen d’un financement de fonds privés. De quoi s’agit-il? «De repérer plus tôt les ménages fragilisés ce qui pourrait éviter la rupture complète. Inspiré de dispositifs existant déjà pour les seniors, ce programme viserait à identifier proactivement les personnes sur la corde raide et à leur proposer un accompagnement ciblé, intensif. Le projet serait évalué sur les trois ans afin de tirer un bilan», détaille le magistrat.
Moins dans le budget public
«Au-delà de l’aspect humain, les autorités auraient un véritable intérêt budgétaire. «Intervenir en amont coûterait moins cher que gérer à long terme les conséquences d’une précarisation avancée, souvent associée à des problèmes de santé – avec en premier lieu la santé dentaire– de logement, d’équilibre familial et parfois d’addictions», affirme encore Martin Staub. Pour lui comme pour d’autres élus communaux, le phénomène ne touche plus quelques cas épars mais s’inscrit aujourd’hui dans une tendance structurelle.

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