Les étés caniculaires et les épisodes de sécheresse vont-ils contraindre le monde agricole à changer sa bêche d’épaule? Demain, verra-t-on pousser des mangues là où mûrissent aujourd’hui les pommes et les poires? Qu’est ce qui remplacera le cardon? Ces hypothèses relèvent-elles de la science-fiction? La recherche agronomique travaille déjà sur les cultures qui pourraient mieux résister au climat de demain sous nos latitudes de moins en moins tempérées.
Le changement climatique est en train de rebattre les cartes de l’agriculture. Hausse des températures, modification du régime des précipitations, vagues de chaleur et épisodes de sécheresse plus fréquents. Pour Agroscope, centre de compétences de la Confédération pour la recherche agronomique, la réalité du terrain est plus nuancée. Comme le précise Annelie Holzkaemper, spécialiste pour la protection des eaux: «Je ne pense pas qu'il soit réaliste d'envisager, à l'avenir, la culture de plantes tropicales (comme la mangue) en Suisse. Avec le changement climatique, non seulement les températures augmentent de manière générale et les étés deviennent plus secs, mais la variabilité climatique s'accentue également. Il y aura donc toujours du gel. Les cultures tropicales ne pourraient donc, au mieux, prospérer que dans des endroits protégés.»
Des graines prometteuses
Une étude émanant d’experts d’Agros cope, du Oeschger Center for climate change research et de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich a cherché à déterminer quelles nouvelles cultures pourraient être produites en Suisse afin de mieux s’adapter aux effets du changement climatique. Les spécialistes ont combiné le modèle Ecocrop, qui permet d’évaluer l’adaptation des cultures aux conditions futures, avec une revue de la littérature scientifique. Ils en ont identifié huit qui sont prometteuses: l’amande, la noix de pécan, le sésame, le blé dur, le quinoa, la lentille, le lupin et la bourrache. Celles-ci pourraient permettre de diversifier les productions agricoles suisses et donc de renforcer leur résistance face aux changements du climat. Elles présentent également un intérêt nutritionnel et contribueraient au développement d’une alimentation plus végétale et produite localement. Ces variétés répondraient à une demande croissante des consommateurs et offrir de nouvelles possibilités économiques aux agriculteurs suisses.
Changer les pratiques
Car l’adaptation ne passera pas uniquement par de nouvelles espèces.
Pour Agroscope, une agriculture plus résiliente repose sur un ensemble de mesures: choix de cultures et de variétés adaptées aux conditions locales, diversification des rotations, maintien d’une couverture des sols, amélioration de la teneur en humus, limitation du compactage et de l’érosion, mais aussi développement de variétés davantage tolérantes à la chaleur et au manque d’eau.
L’irrigation constitue également un levier important, notamment pour les cultures fruitières. Mais elle n’est pas une solution illimitée: lorsque l’eau devient elle-même une ressource rare, irriguer davantage peut déplacer le problème plutôt que le résoudre.
La recherche travaille donc aussi sur la génétique des plantes. Sélectionner des variétés capables de supporter davantage de chaleur ou de sécheresse pourrait permettre de conserver certaines cultures traditionnelles malgré l'évolution du climat. Mais ce travail demande du temps: Agroscope indique qu’il faut généralement dix à quinze ans pour obtenir une nouvelle variété par sélection.
Et nos fruits?
Les fruits emblématiques de nos régions ne sont pas nécessairement condamnés à disparaître. Car les effets du changement climatique sont d’ailleurs plus complexes qu’un simple scénario dans lequel la chaleur ferait systématiquement disparaître les cultures traditionnelles. Certaines plantes peuvent bénéficier temporairement de températures plus élevées, tandis que d’autres souffrent surtout lorsque la chaleur coïncide avec un manque d’eau. La Fruit-Union Suisse (FUS) semble l’illustrer. Elle s’attend cette année en effet à une récolte de pommes d’environ 96’000 tonnes, soit une diminution de 5% par rapport à 2025 et de près de 1% comparativement à la moyenne sur cinq ans. Les prévisions tablent sur près de 16’000 tonnes de poires, ce qui équivaut à une augmentation de 20% en comparaison avec l’année précédente et de près de 4% par rapport à la moyenne sur cinq ans.
Autrement dit, le changement climatique ne dessine pas simplement une frontière entre les cultures qui ont le vent en poupe et celles qui sont en déclin. Il modifie les équilibres, parfois d’une année à l’autre, parfois d’une région à l’autre.
Histoire d’eau
Le scénario qui se dessine est moins spectaculaire, mais peut-être plus profond: l’agriculture suisse pourrait progressivement diversifier ses cultures, déplacer certaines productions, sélectionner de nouvelles variétés et adapter ses pratiques aux disponibilités en eau.
Des cultures aujourd’hui marginales pourraient devenir plus importantes. D’autres seraient susceptibles de reculer dans différentes régions, tout en restant parfaitement adaptées ailleurs. Et plusieurs plantes traditionnelles pourraient survivre grâce à de nouvelles variétés ou à des techniques culturales différentes.
Le véritable bouleversement ne serait donc ne pas être l’arrivée soudaine des fruits tropicaux dans les vergers helvétiques. Il pourrait être beaucoup plus discret.
Des grenadiers dans le verger de Lullier
Le Dr François Lefort, professeur HES à la HEPIA (HES-SO) et responsable de la filière Agronomie, explique que les experts genevois s’intéressent depuis quelques années à de nouvelles cultures, parmi lesquelles les grenadiers et les pistachiers. «A cet égard, nous avons la plus importante collection de grenadiers, qui comprend un grand nombre de nouvelles variétés. Nos observations sur les pistachiers du sud de la France nous ont également permis d’en implanter avec succès sous nos latitudes genevoises. En outre, il faut savoir que certains producteurs genevois – c’est notamment le cas à Meyrin – cultivent déjà des pastèques des patates douces et des christophines. On le voit: les longues périodes de chaleur intense obligent les chercheurs en agronomie et les agriculteurs à explorer de nouvelles espèces végétales. Cela se vérifie dans l’ensemble de l’Europe.
Il faut toutefois rester vigilants, car l’introduction de plantes venues d’ailleurs peut également favoriser l’apparition de nouvelles maladies. Enfin, dans le contexte de sécheresse que nous connaissons, il est primordial que l’irrigation – nous avons la chance de pouvoir puiser dans le Rhône – soit répartie de manière équilibrée entre les besoins de l’industrie, du public et ceux des zones maraîchères, afin de préserver certaines cultures locales.»