Construction: la terre crue débarque à Genève

Rédigé par
Tadeusz Roth
Société

NOUVEAUTÉ •  Des murs en terre crue avec des enduits naturels, permettant d’éviter de tout réaliser en béton. Voilà le projet retenu pour la construction de trois maisons à Vessy, porté par la Compagnie immobilière du Léman SA, baptisé Epure. Un matériau jusqu’à présent peu utilisé sous nos latitudes, mais qui présente plusieurs atouts et tranche avec l’emploi massif du béton. Au point de se généraliser pour nos constructions futures? Entretien avec Danko Linder, Lionel Chandy et Jean-Luc Sudan, respectivement architecte, promoteur et courtier. 

– Pourquoi vous êtes-vous tournés vers la terre crue? 
Elle est utilisée de manière ancestrale et avec succès pour la construction de bâtiments, notamment dans les pays du sud comme le Yemen, le Mali ou le Sénégal. Il existe aussi beaucoup d’exemples traditionnels en France et en Espagne. Parfois, des cités entières ont été réalisées en utilisant cet élément. Mais surtout, elle présente différents avantages de poids, notamment sur le plan écologique. En effet, elle provient de la région, ce qui permet de faire baisser la pollution engendrée par le transport. Elle nécessite également peu d’énergie pour être fabriquée. Bien que toute mesure en faveur de la baisse des émissions du CO² soit bienvenue, en ce qui concerne le ciment, le bilan carbone de la fabrication reste proportionnellement beaucoup plus élevé que le bilan du transport, il est donc plus important de choisir des matériaux «bas carbone» en Europe, que de choisir un ciment «local». 

– Quel impact sur l’habitat? 
En plus de ses atouts écologiques, la grande qualité de la terre à l’intérieur est sa capacité d’absorption et résorption de l’humidité et de ne pas émettre de dissolvants. Résultat: un intérieur plus sain et confortable. Les gens qui vivent dans ces maisons affirment même mieux dormir. 

– La terre cuite est-elle beaucoup plus chère que le béton?  
Effectivement, il faut s’attendre à une facture plus élevée. Si la matière en tant que telle n’est pas si chère, c’est notamment le temps et la main-d’œuvre qui font grimper l’addition: cela nécessite notamment davantage de travail manuel pour l’appliquer, contrairement au béton qui est coulé. Pour la terre crue, il faut également faire appel à différents experts, ce qui n’est pas le cas pour le béton, qui lui est très standardisé et posé industriellement. A noter que les professionnels spécialisés sont également plus rares, ce qui constitue une difficulté supplémentaire. Pour le projet, nous prévoyons de faire appel à l’entreprise Terrabloc pour des murs BTCs (Brique de Terre Comprimée et stabilisée), mais pour les cloisons le produit choisi provient d’Allemagne ou de France. Il n’y a aujourd’hui pas encore d’entreprise en Suisse qui fabrique des cloisons d’argile mince. Pour la question du coût, il y a chaque fois plus d’architectes et de particuliers convaincus de la plus-value ajoutée, de petits entrepreneurs font aussi le pari, même des promoteurs et des courtiers veulent tenter la chance, mais un engagement plus soutenu de la part des grandes entreprise de la construction serait bienvenu! 

– Quelle autre contrainte avec la terre crue? 
Ce matériau craint l’eau. C’est pour cette raison que nous avons privilégié le bois pour les façades extérieures, et que son utilisation est limitée dans les salles de bains par exemple. Il faut également savoir qu’on ne peut pas utiliser d’enduit classique pour la terre crue, puisque leurs compositions ne sont pas compatibles. La terre crue, respirante et souple, ne peut être enduite avec des produits du commerce trop rigides et qui bloqueraient l’humidité. Là aussi, il faut s’attendre à des coûts et un entretien supplémentaire. 

– D’après vous, pourquoi n’utilise-t-on pas davantage ce matériau dans nos constructions aujourd’hui? 
Bien entendu, il y a les questions de coûts. La terre ne permet pas en soi d’économie en chauffage, mais nécessite moins de ventilation. En revanche la terre doublée de laine de bois permet une économie de chauffage. La pompe à chaleur est une option, et dans les régions suburbaines ou à la campagne, les chauffages à Pellet sont aussi intéressants.  Par ailleurs, la terre crue est absente de la plupart des constructions actuelles pour des questions d’habitude. Il faut convaincre de son efficacité et c’est également l’objectif de notre démarche, qui se veut comme un projet pilote permettant d’inciter d’autres constructeurs à essayer.  Aujourd’hui, il y a aussi une approche au luxe qui doit être réinterrogée. Est-ce que le plus important est d’avoir de beaux et grands espaces immaculés, en béton, ou au contraire, des lieux vivants et organiques, qui offrent une qualité de vie améliorée mais ne répondent pas aux standards habituels pour ce type de logement? Nous espérons que cette seconde approche pourra s’imposer progressivement, notamment à l’heure du réchauffement climatique et de son accélération, dont les effets se font particulièrement sentir ces dernières semaines.

Un matériau ancestral de retour  

La terre crue est considérée comme un des plus vieux matériaux de construction. Selon plusieurs sources, des réalisations datant de 11’000 ans ont été découvertes en Mésopotamie. Certaines portions de la grande muraille de Chine, l’Alhambra de Grenade en Espagne ou des villes du Yémen et du Maroc ont également été réalisées avec ce matériau. Son principal avantage? Il est présent sur place, ne nécessite pas de transport et n’a besoin que d’eau et parfois de paille pour le façonner. Il permet également de réguler l’humidité et la chaleur d’une habitation, et d’éviter différents polluants chimiques. 
Aujourd’hui, c’est toutefois le béton qui s’est imposé dans nos constructions modernes, notamment parce qu’il est plus rapide à mettre en œuvre, davantage standardisé mais aussi particulièrement résistant, notamment à l’eau. 
Pourtant, la terre crue revient sur le devant de la scène, notamment pour d’importants projets publics. C’est le cas au Pavillon Geisendorf, dont le maître d’ouvrage est la Ville de Genève, composé d’un hall d’accueil au rez-de-chaussée, d’un restaurant scolaire mais aussi de locaux pour les jardiniers. Pour le réaliser, 22'000 blocs d’argile ont été fabriqués sur place avec les 170 m³ de terre d’argile provenant directement des travaux d’excavation. «Pour la première fois en Suisse, ces blocs ont servi, en plus de cloison des salles de musique, pour la construction des quatre murs porteurs du bâtiment. Le choix des matériaux minéral, terre et bois apportent une harmonie et une ambiance chaleureuse des espaces intérieurs comme extérieurs», résume la direction des travaux. 
Concrètement, les briques sont obtenues grâce à une presse hydraulique semi-automatisée et permettent de faire un rappel visuel aux briques en terre cuite des murs de l’école. 
A noter que 220 élèves de Geisendorf ont également pu participer à la fabrication de ces blocs, de sorte à sensibiliser les plus jeunes aux nouveaux défis en matière de construction.
 

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