Le harcèlement s’invite 
à la rentrée des classes

Rédigé par
Laurent Grabet
Genève

La rentrée des classes a eu lieu le 17 août. Pour de nombreux élèves, victimes de harcèlement scolaire, cette période est vécue avec une grande anxiété, parfois même avec la boule au ventre. La raison est simple: ils redoutent de retrouver un environnement dans lequel ils continuent à subir des violences, des moqueries ou des comportements d’exclusion. 

La Suisse était le cinquième pays européen le plus concerné par le harcèlement scolaire en 2025.  «Aujourd’hui, plus de 10% des élèves le subissent, soit environ deux élèves par classe. Et cela ne va pas en s’améliorant», affirme Anne Jeger, psychologue et vice-directrice de l’association Via. Créée en 2020 à l’initiative de deux étudiants en psychologie de l’Université de Lausanne, Via est également active à Genève. 
«Qu’elle soit consciente ou non, l’intention du harceleur est d’isoler l’enfant ciblé. C’est le plus souvent un phénomène de groupe», relève Anne Jeger. Les violences sont souvent verbales, avec des insultes ou des dévalorisations. Elles peuvent aussi être physiques. «L’exclusion via la rumeur et le cyberharcèlement sont de plus en plus courants comme le harcèlement sexuel. Cette forme de maltraitance relève d’une dynamique complexe non manichéenne. Il arrive, par exemple, qu’un harceleur ait lui-même été harcelé et ne fasse que reproduire la souffrance subie», précise la psychologue.
Un harceleur fragile aussi
La généralisation des écrans aggrave le phénomène. Avec eux, le harcèlement commence à l’école, mais se poursuit sans trêve jusqu’à la maison, sur les réseaux sociaux. Cela va parfois jusqu’aux menaces de mort et peut conduire la victime à faire une tentative de suicide.  Via propose des ateliers de sensibilisation et de soutien et va à la  rencontre des parents et des  professionnels de l’éducation.  «On se retrouve parfois face à des jeunes qui réalisent, lors des échanges, qu’ils sont de potentiels harceleurs ou victimes. Les réseaux sociaux banalisent la violence montrant des vidéos des scènes de tabassage comme si elles étaient amusantes», déplore la spécialiste. 
L’enfant harceleur a souvent une estime de soi fragile et ressent le besoin de prendre l’ascendant sur l’autre pour se rassurer. Il éprouve généralement de la jalousie envers sa victime. «Ces jeunes souffrent parfois de violences et/ou de négligences au sein de leur famille. La personne qui exerce le harcèlement a souvent besoin d’un public pour renforcer son comportement. La dynamique entre l’auteur des faits, la victime et les témoins s’inscrit dans une relation triangulaire, où le rire, l’approbation du groupe et le silence deviennent des leviers puissants qui favorisent la poursuite des abus.
Avec le recul, certains auteurs de ces comportements s’interrogent sur le fait de ne pas avoir été arrêtés plus tôt. A l’âge adulte, certains peuvent également rencontrer des difficultés, telles que des conduites addictives ou des épisodes dépressifs», note la spécialiste.
Absentéisme, décrochage, automutilation
La victime ciblée est très souvent perçue comme différente. Elle traverse d’abord une phase de stupéfaction, puis tente de se défendre souvent sans succès et enfin se réfugie dans la fuite et le repli. «A la maison, l’enfant peut s’éteindre, devenir sombre ou agressif avec ses frères et sœurs. Il peut présenter des manifestations psychosomatiques, comme des maux de ventre ou de l’eczéma. On observe aussi de l’absentéisme, du décrochage scolaire, voire l’apparition d’une phobie scolaire ou d’automutilations», souligne Anne Jeger.
Que dire des témoins? Il y a ceux qui regardent mais ne font rien, par peur des représailles ou par impuissance. Pour eux, la situation peut être très déstabilisante et douloureuse. Il y a ceux qui participent au harcèlement. Pour la représentante de Via, ils réalisent bien plus tard le mal qu’ils ont causé et peuvent en nourrir de la culpabilité. Enfin, il y a ceux qui ont le courage d’agir pour s’opposer. L’idéal est qu’ils se regroupent et préviennent un adulte. 
A Genève, un plan cantonal de prévention sur le harcèlement scolaire existe depuis 2016, mais il a rencontré des limites, notamment une formation inégale des enseignants. Pour le Département de l’instruction publique pourtant, «le harcèlement entre pairs à l’école constitue un enjeu éducatif majeur et s'inscrit dans notre action de lutte contre le décrochage scolaire et dans les objectifs de l'école inclusive».

Infos: www.association-via.ch

 

«Les parents de harceleurs peinent parfois à admettre les faits»

 Catarina a 24 ans. A 11 ans, pendant toute une année scolaire, elle a été harcelée par ses «camarades» à Onex. «Ça a commencé d’abord par trois copines. Puis, peu à peu, elles ont monté toute la classe contre moi.» Celle qui s’apprête à devenir enseignante se souvient des moqueries récurrentes sur ses habits, son physique ou encore son appareil dentaire, des surnoms dégradants dont on l’affublait, de l’isolement de plus en plus grand qui s’était emparé d’elle, et de ses parents et professeures qui ne mesuraient pas la gravité de la situation. Les auteurs étaient allés jusqu’à créer un groupe Facebook sur lequel ils s’acharnaient sur elle! L’année suivante heureusement, Catarina change de classe et aucun de ses harceleurs ne s’y trouvant, elle peut tenter de repartir à zéro. Mais ce n’est pas si facile, car sa psyché est marquée au fer rouge par son année d’enfer. «Je n’avais aucune confiance. Sentir l’attention sur moi m’était insupportable. J’avais plein de complexes. Le moindre rire me rendait parano. Je me méfiais des autres et je préférais les rejeter avant qu’ils ne me rejettent. Je n’étais jamais moi-même et je me sentais obligée de jouer un rôle pour me faire accepter», résume-t-elle. A force d’introspection, vers 18 ans, elle finit par tourner la page sur ce passé encombrant. «Aujourd’hui, j’aime témoigner de mon expérience pour que les harceleurs réalisent pleinement l’ampleur du mal qu’ils font», assène la Genevoise. Laquelle est aussi déterminée à être vigilante et intransigeante sur la question une fois qu’elle sera face à ses élèves.
Amelina a été harcelée deux ans. A l’époque, l’ado n’en avait que dix. «Cela a commencé par de petites brimades et des vols, avant de dégénérer en humiliations, violences physiques et isolement complet», résume son père Gilen Martinez. Lequel déplore s’être heurté «à une minimisation constante des faits, qualifiés de simples querelles d’enfants de la part des enseignants, de la doyenne et de la direction de l’école de Gland (VD) en question». Avec le temps, sa fille s’effondre psychologiquement, se replie sur elle-même jusqu’à le faire physiquement, refuse d’aller à l’école et développe une profonde anxiété. Finalement, ses parents choisissent de déménager pour pouvoir la scolariser loin de ses bourreaux. Fort de son expérience, Gilen Martinez estime que «les parents des harceleurs refusent généralement de reconnaître les faits, rendant toute résolution très difficile». Et selon lui, les établissements scolaires disposent de moyens d’action mais hésitent à les utiliser. «Dans le nouvel établissement de ma fille, le directeur garde sa porte toujours ouverte et ne laisse rien passer. Résultat: l’ambiance entre les enfants reste saine», conclut-il.

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