A Vernier, un incinérateur sème l’émoi

Rédigé par
Tadeusz Roth
Genève

Un gros projet des Services industriels de Genève (SIG) fâche les riverains, qui s’inquiètent  des conséquences pour la santé.  D’après eux, des alternatives seraient possibles, par exemple en construisant l’incinérateur aux Cheneviers. L’entreprise publique de son côté, campe sur ses positions. 

«Nous sommes effarés. Comment les SIG peuvent-ils vouloir construire un incinérateur de boues d'épuration sur le site de la STEP d'Aïre, alors qu’elle se trouve à deux pas d’écoles enfantines, de l'école primaire, du Cycle du Renard, de l'hôpital de Loëx, et de la Cité du Lignon, l'un des quartiers les plus densément peuplés de Suisse? Des milliers de familles genevoises vivent dans ce périmètre. La plupart ne savent pas encore ce qui se prépare.» Chez une partie des habitants du quartier, regroupés au sein de l’association ARIA, c’est la colère qui règne. En cause, un projet mené par les Service industriels de Genève, qualifié de «colossal», qui consiste à installer une usine sur un site considéré comme inadapté, afin d’incinérer les résidus solides et organiques produits par le traitement des eaux usées dans les stations d’épuration (boues). Celui-ci a démarré en 2019.
Risque pour la santé
«Le lieu est enclavé sur une presqu'île cernée par le Rhône, dans une configuration topographique qui empêche la bonne dispersion des fumées. Nous sommes très inquiets pour la santé de ceux qui ont le malheur de vivre trop près de ce projet», martèlent les opposants. Qui regrettent que la problématique spécifique des PFAS (des substances chimiques, également appelée polluants éternels) n’ait pas été intégrée à temps. «La commune a rendu son préavis favorable le 27 août 2025. Elle indique n’avoir pris connaissance de la problématique des PFAS qu’à la fin de l’année 2025 et n’avoir demandé leur intégration au programme de mesures qu’en décembre 2025, soit quatre mois plus tard. L’autorisation repose donc sur un examen qui ne portait pas sur ces polluants, et la question posée après coup n’a toujours pas de réponse», accuse ARIA, qui pointe également un manque de contre-expertise.
Pour se faire une idée précise de la question, l’association a fait appel au professeur Alfred Bernard, directeur de recherche FNRS honoraire et professeur émérite, un toxicologue de renommée mondiale. Celui-ci indique sans détour que les boues comportent des métaux lourds, mais aussi des dioxines et PCB, ainsi que des nanoparticules, des microparticules et des PFAS. Et de souligner que l’incinération de ces boues demande une température et une durée de combustion suffisamment élevées, ainsi qu’un traitement des fumées capable de retenir les polluants organiques persistants. Le spécialiste indique que tout projet de ce type doit donc impérativement être précédé d’une étude d’incidence pour évaluer les retombées des polluants et leur impact sur la qualité de l’air.
Alternative?
Pour les habitants, un lieu dans le canton pourrait pourtant constituer une alternative plus sûre, en l’occurrence du côté de l’usine des Cheneviers. D’après eux, celle-ci cocherait toutes les cases pour pouvoir accueillir ce nouveau projet. Pourtant, l’option a été écartée. «Cette usine appartient aux SIG et elle justement actuellement en reconstruction sous leur responsabilité. Il est incompréhensible que leur rapport officiel conclut à l’impossibilité d’y intégrer les boues.».
Face à ses différentes interrogations, ARIA a déposé plusieurs demandes d’informations aux autorités. Pourtant, les SIG auraient refusé de communiquer les documents demandés, affirmant que l’association abusait de son droit à l’information (au sens de l'art. 26 al. 2 del a LIPAD,) en s'appuyant sur la jurisprudence relative aux demandes exploratoires, dites «fishing expeditions».
Idem pour le Département du territoire, qui a annoncé sa volonté de ne transmettre aucune information sur ce projet jusqu’au jugement. En tout, l’association pointe une dizaine d’autres dysfonctionnements (lire encadré en bas de page). A noter que deux médiations sont pendantes devant le préposé cantonal à la transparence, dont une séance le 7 octobre.
En outre, l’association ARIA formule plusieurs demandes, notamment de suspendre provisoirement toute décision irréversible sur la construction et l'exploitation de l'unité de valorisation de boues (UVB), de mandater une expertise indépendante – sanitaire, environnementale, technique, territoriale et économique – avec modélisation de dispersion atmosphérique. Par ailleurs, elle réclame qu’une comparaison objective soit effectuée avec le site des Cheneviers et toute alternative pertinente et de présenter au Grand Conseil et à la population un rapport public complet avant toute décision définitive.
Contactés, le Département du territoire et les SIG refusent de commenter le dossier, invoquant une procédure en cours. L’établissement public renvoie toutefois vers une prise de position publiée sur son site Internet.

SIG: «Sans dommage à l’environnement  et sans risques pour la population» 

Dans une prise de position diffusée le 20 juillet, les SIG défendent leur projet. D’après l’entreprise publique, il est le fruit de nombreuses années d’études et de la collaboration de dizaines de spécialistes. «La validation d’un tel projet passe par la preuve qu’il sera sans dommage à l’environnement et sans risques pour la population. Trois études, menées de manière indépendante, ont montré que les émissions de l’incinérateur respectent en tout point ces prérequis. A noter que les SIG ont fixé des valeurs limite d’émissions de l’incinérateur plus sévères que ce qu’exigent les normes fédérales. Il existe ainsi des marges de sécurité importantes qui garantissent aux riverains, comme au personnel travaillant sur le site, l’absence de risque sanitaire. Le four d’incinération n’aura donc pas d’impact sur la qualité de l’air et des sols dans la région. Ce point fera l’objet d’un suivi en continu avec le soutien des services cantonaux compétents.» 
Par ailleurs, les SIG estiment que les riverains de la STEP d’Aïre, par l’intermédiaire de deux associations locales, soutiennent majoritairement la construction de cet incinérateur, tout comme les autorités communales et cantonales. De leur côté, les opposants sont qualifiés de «petit groupe».  

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