Contexte géopolitique attisant des activités d’espionnage sur sol helvétique, explosion des brigandages dans un canton perçu comme un mât de Cocagne, flambée de la délinquance juvénile et de la cybercriminalité: la police genevoise est aux premières lignes. La commandante Monica Bonfanti pilote l’action tentaculaire de ses troupes depuis près de vingt ans. Rencontre avec une experte des sciences forensiques.
– Comment se déploie l’action de la police cantonale?
Monica Bonfanti: Ajustée à l’évolution sociale, elle impose de nouveaux défis. Tout d’abord, la croissance et le vieillissement de la population exposent naturellement le canton à une hausse des délits. Ensuite, Genève est perçu comme particulièrement prospère et donc attrayant pour les malfrats. Enfin, la criminalité, notamment dans le cyberespace, se complexifie et n’en finit pas d’étendre sa toile. Or, notre rôle est de pacifier l’espace public. Outre notre fonction répressive, nous agissons aussi en termes préventifs. Ainsi, nous effectuons de nombreux contrôles de rue – permettant la saisie d’armes, de couteaux illégaux ou encore de tasers – qui préviennent la commission d’actes délictueux. Des opérations sont par ailleurs menées visant des violations de la loi sur la circulation routière, notamment alcool ou stupéfiants au volant et conduite sans permis. Cette année, nous avons alerté par courrier 93’000 aînés, cibles potentielles de faux policiers. Une mesure qui a porté ses fruits, notre centrale a reçu maints appels nous avisant de la visite d’escrocs se légitimant en tant que policiers. Notre rôle est aussi dissuasif, c’est pourquoi des agents assurent une présence importante sur le terrain.
– La criminalité a pris l’ascenseur en 2024. Dans quels domaines?
Il faut préciser que si nous avons enregistré une augmentation de 10% des atteintes au patrimoine, le nombre de cas touchant à l’intégrité corporelle a fléchi (-15%). Cependant, outre les brigandages, la délinquance juvénile est en hausse. Qu’ils s’agissent de rixes très violentes entre bandes rivales, de participation au trafic de drogue. Il faut savoir que des mineurs sont recrutés sur les réseaux sociaux principalement pour faire le guet ou pour voler des véhicules puissants. Un comité de pilotage, incluant des acteurs sociaux, a été mis en place il y a deux ans afin de mieux endiguer le phénomène. Et puis, la cybercriminalité continue par ailleurs de progresser, mais elle ne se limite évidemment pas au territoire genevois. Un de nos spécialistes est détaché à Singapour afin de développer les liens avec les services de police étrangers et nous coopérons étroitement avec plusieurs hautes écoles. Genève s’est ainsi imposé comme le Centre de compétences romand dans la lutte contre le cybercrime. A cela s’ajoutent aussi des actes d’investigation en matière de violence domestique, de traite d’êtres humains (des enquêtes ont révélé des cas d’exploitation de personnes sur des chantiers ainsi que de prostitution forcée).
– Comment Genève est impacté par les événements mondiaux?
D’importants mouvements de population ont succédé à l’invasion de l’Ukraine. Une situation qui entraîne une augmentation des actes d’espionnage et de cyberattaques portant atteinte aux intérêts de notre nation. Les postures contraires de la Chine et des Etats-Unis qui pèsent sur Taïwan génèrent une multiplication de cyberdélits et là encore d’espionnage ciblant les centres financiers et technologiques en Suisse. La situation à Gaza induit une polarisation qui renforce le risque de radicalisation. Cette problématique est sous la loupe des services de renseignements de la Confédération et de nos agents. Enfin, la crise aggravée au Sahel et la prédominance du groupe paramilitaire russe Wagner au Mali engendrent des risques sur notre territoire.
– Des tonnes de stupéfiants sont acheminées sur le sol genevois. Ce combat est-il perdu?
C’est là assurément un travail de longue haleine. Mais nous avons élaboré un concept opérationnel qui permet à chaque entité d’agir dans un champ précis. Tout d’abord, les brigades des stupéfiants, financière et de l’aéroport sont affectées au démantèlement des réseaux d’importateurs et de distributeurs, ensuite plusieurs unités dont celle de proximité et celle des chiens interviennent afin de désorganiser les dealers, leurs modes opératoires et les acheteurs. Cette tâche s’effectue en collaboration avec l’Office fédéral des douanes et des polices municipales. Reste le crack qui complique l’équation. Il concerne en effet une population restreinte. Celui qui fournit du crack n’attend pas un paiement instantané car il sait que le consommateur le réglera plus tard parfois par une faveur sexuelle ou avec le produit d’un vol. Dès lors, le flagrant délit est difficile à établir. Cette substance, par ailleurs extrêmement addictive, pose encore plus que les autres drogues un problème sanitaire majeur. En tout état de cause, les quatre piliers (prévention, thérapie, réduction des risques et répression) institués en Suisse, sont incontournables.
– Les effectifs vous semblent-ils insuffisants?
Oui, assurément. L’enjeu n’est pas de revendiquer une croissance sans fin mais de hiérarchiser les priorités et d’allouer rationnellement des ressources. Ce d’autant que nous sommes engagés socialement (5000 interventions en 2024). Des chiffres qui découlent pour une part du développement de pathologies liées au vieillissement de la population. Et puis, nous devons encadrer les manifestations (389 et 60 matches de foot et de hockey). Pas moins de 100’000 heures ont été effectuées pour leur encadrement.
– On dit que la police est un Etat dans l’Etat. Comment expliquez-vous votre longévité record?
Je n’avais pas postulé. Quand je suis arrivée, j’ai été soutenue par l’Etat-Major. La police, qui avait vu se succéder 5 commandants en 5 ans, avait besoin de stabilité.