Constructions à Genève: «Plus tard, on se moquera de nous!»

Rédigé par
Tadeusz Roth
Genève

URBANISME - De nombreuses voix dénoncent un enlaidissement généralisé en raison des nouveaux immeubles bâtis à Genèv Sous prétexte d’un besoin urgent de logements, les autorités acceptent des projets bétonnés et parfois inesthétiques.

«J’ai vraiment honte de ma ville. Que d’horreurs architecturales, vrais clapiers, noirs, gris, tous l’un sur l’autre. Et on s’étonne de voir tant de gens malades! Honte à ceux qui détruisent notre ville»; «Comment le Département des constructions peut-il autoriser que l’on défigure Genève? Les promoteurs et les architectes vont s’en mettre plein les poches»; «Hallucinant, c’est d’une laideur… les générations futures se moqueront de nous».
Voici quelques commentaires (parmi près de 200!) en réponse à une publication en ligne du conseiller national Mauro Poggia, qui dénonce la construction d’un gigantesque immeuble dans le nouveau quartier du PAV. «Genève: ici il y avait une caserne… et on s’en est inspiré», ajoute en légende l’élu MCG. 
Question subjective
Au bout du lac, pas besoin de chercher loin pour trouver des citoyens mécontents du nouveau visage du canton, où les constructions d’importance se multiplient, des Acacias à Plan-les-Ouates, en passant par les Eaux-vives ou encore Carouge. Contacté, Mauro Poggia persiste et signe, notamment sur le PAV:  «La beauté est toujours une question subjective, mais il est vrai que l’effet «waouh» suscité par le pont Wilsdorf, est bien absent de ce qui a vu le jour depuis lors dans le quartier. Il semble qu’il n’y ait pas de «vision» sur le long terme. On a l’impression que cela va mal vieillir», juge le conseiller national. Qui reconnaît tout de même que certains aménagements valent la peine, comme la remise à l’air libre de la Drize.
Pour l’élu, différentes raisons expliquent cette situation. «On se concentre sans doute davantage sur les normes énergétiques, ce qui est nécessaire évidemment, que sur l’originalité architecturale. On manque d’ambition. Il y a tant de préavis positifs à obtenir, qu’il vaut mieux être une «souris grise», pour passer tous les obstacles. Sans parler des coûts qui sont si importants à Genève, qu’il faut parfois renoncer à des matériaux plus attrayants.» 
Rentabilité 
Un avis partagé par l’association SOS Patrimoine CEG (Contre l’enlaidissement de Genève), qui sensibilise sur les densifications, les destructions et les dénaturations dans le canton. A l’origine de l’association, Leïla el-Wakil ne mâche pas ses mots. «Pour rentabiliser au maximum les droits à bâtir et répondre aux normes de performance énergétique, on a dans la plupart des cas totalement négligé l’esthétique. Sauf exception, la banalité a pris le dessus sur la créativité. (…) Du côté du PAV, à cause de la densité excessive prévue, c’est l’entassement des constructions et la promiscuité qu’elle va générer qui est le plus à craindre.» Plus largement, Leïla el-Wakil dit craindre que Genève ne devienne «carrément moche» et ne perde son attractivité touristique. Mais ce n’est pas tout. «Elle risque de perdre la qualité de vie qui était la sienne. En cas de récession (ce qui peut arriver), elle pourrait se retrouver avec du bâti qui sera vide», ajoute celle qui est également historienne de l’architecture.
Pour la spécialiste, il aurait fallu ouvrir les yeux sur ce qui existe déjà et tenter de récupérer tout ce qui pouvait l’être, au lieu de pratiquerla politique de la table rase. «C’est l’imposition d’une esthétique selon une méthode top down qui a entraîné la situation d’enlaidissement dans laquelle nous sommes présentement. Trop de précipitation dans le processus de métamorphose (la ville et le canton se sont transformés au pas de charge malgré les innombrables recours), une trop forte densification, un gap entre le goût des gens et le goût des spécialistes.»
Face à l’argument du manque de logements, utilisé par les autorités pour justifier la prolifération des constructions, Leïla el-Wakil voit d’autres solutions. Parmi elles, légiférer sur le logement, éviter les lits froids et les Airbnb ou encore arrêter la spéculation immobilière. Mais aussi transformer tous les bureaux vides. «Sur un petit territoire, on ne peut pas densifier à l’infini, à moins de souhaiter un Monaco sur Rhône», conclut-elle. 
535’000 experts
De l’autre côté de l’échiquier politique, on défend l’approche actuelle. A l’image du PLR Bertrand Reich, président de la Fondation PAV. Face aux critiques, il répond. «Il y a 535'000 experts en esthétique à Genève. A titre personnel, j’aimerais une autre couleur que le gris – choisir entre gris clair et gris foncé, c’est un peu trop années 80. Un urbanisme de qualité contribue à la qualité de vie. Certains quartiers sont réussis sur ce plan et c’est un des enjeux du PAV: créer des quartiers dans lesquels on viendra vivre par choix.» Et d’ajouter: «Globalement, nous construisons des immeubles fonctionnels, dans lesquels on est bien, qu’il s’agisse de bureaux ou de logements. Je ne connais pas d’immeubles inadaptés, construits récemment. Est-ce que pour autant, tous me paraissent attractifs? Non», concède-t-il.
Plus globalement, Bertrand Reich considère que la qualité de vie, qui doit bel et bien être au centre des préoccupations des décideurs, n’est «en rien» incompatible avec une certaine densité ou un équilibre financier adéquat. 
Enfin, le PLR justifie le besoin de construire par l’augmentation du nombre d’habitants dans le canton. «Même si on fermait les frontières, il y aurait 1500 habitants de plus chaque année, le nombre de naissances étant supérieur à celui des décès. Il faut donc construire des logements supplémentaires, si on ne veut pas contraindre les générations suivantes à l’exil. Mais les grosses barres ne sont pas une fatalité, l’uniformité triste n’est pas une obligation.» 
«Qualité des espaces»
Malgré nos demandes il y a plusieurs semaines, le nouveau conseiller d’Etat chargé de l’aménagement du territoire, Nicolas Walder, n’a étonnamment pas souhaité répondre à nos questions sur cette thématique qui touche de très nombreux Genevois, estimant que le temps lui manquait. Heureusement, les autres membres de sa formation politique sont plus loquaces, à l’image de son prédécesseur, l’écologiste Antonio Hodgers à la tête de l’aménagement pendant 12 années. Interrogé en 2019, l’ex-élu, régulièrement qualifié de «bétonneur», affirmait alors que l’architecture «a besoin de temps pour se faire adopter», comparant ce qui se fait à Genève avec la tour Eiffel, «d’abord décriée avant de devenir un emblème de Paris». Pourtant, l’ancien magistrat reconnaissait que ses services étaient «tombés dans certains écueils», mais aussi que plusieurs quartiers pouvaient manquer de verdure. Tout en relativisant le problème: «Etre Vert, ce n'est pas être l'ennemi du béton et défendre un territoire figé.» 

«Aujourd’hui, on prend en compte de nouvelles considérations»

Du côté de la Ville, le Vert Alfonso Gomez estime quant à lui que la question ne réside pas tant dans l’esthétique que dans la qualité, qu’il s’agisse de crèches, d’écoles, de lieux socioculturels ou d’espaces verts.  «L’esthétisme est une notion subjective. Par contre, il est évident que l’exigence en matière urbanistique doit être des plus hautes, d’autant plus quand on construit une nouvelle ville dans la ville, qui doit traverser les décennies. Cela nécessite une vision prospective sur la ville du 21e siècle, qui tienne compte de ses contraintes et de ses besoins, en matière de climat, de diversité ou de convivialité», affirme notamment l’élu. Qui défend également l’approche du Canton: «La politique soutenue en matière de construction menée par l’Etat, qui est bien antérieure à la présence de Verts à la tête de l’aménagement, résulte d’une volonté inscrite dans la Constitution, puisque celle-ci stipule que l’Etat doit encourager la production en suffisance de logements pour lutter contre la pénurie. A l’aune de l’urgence climatique et des défis posés par la densité dans notre canton, la perception et les attentes ont quelque peu changé, pour mettre le curseur avant tout sur la qualité de vie dans les nouveaux quartiers. Comment faire en sorte que les gens s’approprient leur quartier? Quels sont les différents usages nécessaires pour y parvenir? Aujourd’hui, on prend en compte de nouvelles considérations, qui ont souvent été portées par les associations et la société civile.» 

 

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