DECRYPTAGE • Le lancement du Léman Express plaide en faveur d’un Grand Genève opérationnel. Pourtant, en dehors des enjeux de mobilité, les contours de l’entité franco-valdo-genevoise peinent à se définir. Cette coopération transfrontalière et transcantonale fonctionne-t-elle à géométrie variable, et génère-t-elle plus de frustrations que d’avantages? Rencontre avec Sébastien Lambelet, maître-assistant au Département de science politique à l’Université de Genève.
– GHI: Le Grand Genève est-il une coopération transfrontalière… ou une façon délicate pour le canton d’exporter ses problèmes de logements?
Sébastien Lambelet: Avant d’être une entité politique de gouvernance, le Grand Genève est avant tout un bassin de vie transfrontalier de plus d’un million d’habitants qui a connu une croissance particulièrement soutenue, surtout depuis 2002 et l’intronisation de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne. Cette croissance, le canton ne peut l’assumer seul, notamment en matière de logement. Genève exporte donc effectivement une partie de sa croissance économique et de ses problèmes de logement en France voisine (ainsi que dans le canton de Vaud). Mais on ne peut pas résumer le Grand Genève uniquement à cette dimension.
– Peut-on encore parler de solidarité quand les travailleurs frontaliers font tourner l’économie genevoise sans pouvoir se loger de ce côté-ci de la frontière?
Le frontalier n’est pas une catégorie homogène et je pense qu’il est important de distinguer: tout d’abord, ceux qui ont une bonne situation et qui ont choisi de s’installer en France voisine, en principe à proximité de la frontière (NB: Archamps, Bossey et Echenevex affichent des revenus moyens par habitant supérieurs à ceux de Neuilly-sur-Seine). Et ensuite, ceux qui sont contraints d’aller s’installer toujours plus loin de la frontière (notamment dans la Vallée de l’Arve) en raison des coûts du logement qui sont devenus trop onéreux dans la proximité immédiate.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la notion de solidarité doit aller dans les deux sens. La décision récente du Canton de Genève d’exclure les élèves de parents frontaliers des écoles genevoises est une claire entorse à la solidarité territoriale. Enfin, des questions de solidarité et d’inégalités socio-économiques de plus en plus criantes ne se posent pas seulement entre le Canton de Genève et le Genevois français, mais également au sein de ces territoires, notamment en France voisine entre les travailleurs frontaliers payés en francs suisses et les travailleurs payés en Euros.
– Qui décide vraiment dans le Grand Genève: les habitants du territoire… ou les impératifs économiques et immobiliers?
Le Grand Genève est une instance de coordination gouvernementale, il ne se substitue pas à l’autorité des gouvernements des territoires qui le composent. On peut dire que les membres des exécutifs décident ensemble, un modèle qui comporte le désavantage d’exclure les habitants. C’est notamment pour cette raison que la structure du Grand Genève comprend aussi le Forum d’agglomération qui a justement pour fonction de faire remonter les préoccupations de la société civile.
Toutefois, il est clair qu’il existe un rapport de force au sein des instances gouvernementales du Grand Genève et que celui-ci est nettement en faveur des autorités cantonales genevoises qui ont plus de budget, de personnel ou d’infrastructures pouvant porter des projets transfrontaliers. Finalement, à Genève comme en France voisine, l’Etat a des moyens et une tradition de planification du territoire particulièrement bien ancrée. Ce sont donc en premier lieu les collectivités territoriales de part et d’autre de la frontière qui gouvernent.
– Le Grand Genève crée-t-il une identité commune, ou additionne-t-il simplement des frustrations suisses et françaises? Côté français: loyers inaccessibles, coûts de la vie, contribution à la désertification médicale, et côté suisse: communes limitrophes de la France étouffant en raison du flux automobile transfrontalier.
Le Grand Genève possède une identité particulière qui se manifeste par plusieurs moments de solidarités. La convention de 1973 qui prévoit que 3,5% de la masse salariale des frontaliers soit reversée aux communes françaises institutionnalise cette solidarité. Il faut aussi souligner que plusieurs régies publiques qui font la fierté de l’Etat de Genève comme les SIG, les TPG ou les HUG ne pourraient tout simplement pas fonctionner sans les travailleurs frontaliers. On l’a très bien vu durant le Covid, période durant laquelle un magistrat MCG a dû se résoudre à donner des macarons «travailleurs prioritaires» à des centaines de frontaliers. En somme, il est normal que la dynamique de forte croissance et les problématiques qu’elle provoque engendrent des frustrations et des tensions de part et d’autre de la frontière. Mais le bassin genevois possède une identité, une histoire et une culture communes qui sont bien plus anciennes que l’entité politique que nous appelons aujourd’hui Grand Genève.
– A quoi sert de parler de bassin de vie quand les décisions restent largement technocratiques et éloignées du terrain?
Il est vrai que le Grand Genève ne dispose pas d’un Parlement ni d’institutions de démocratie directe car, comme évoqué plus haut, il est avant tout un organe de coordination gouvernementale. Cependant, grâce au Forum d’agglomération ainsi qu’aux événements participatifs organisés par ses soins en marge de tout grand projet ou de tout processus de planification d’envergure, j’estime que les citoyens qui s’intéressent au Grand Genève et souhaitent s’impliquer dans sa co-construction sont en mesure de le faire. Toutefois, l’histoire a montré, notamment avec le référendum contre les P+R accepté de justesse par les électeurs genevois en 2014, que des décisions prises par voie démocratique peuvent aussi être en porte-à-faux avec les orientations et les politiques décidées conjointement à l’échelle transfrontalière. Autrement dit, davantage de démocratie ne rime pas nécessairement avec un renforcement de la coopération transfrontalière.
– Peut-on construire une métropole commune quand les mesures nationales, fiscales et sociales restent profondément divergentes?
Oui, tout à fait et la région franco-valdo-genevoise le fait depuis plusieurs siècles. Il est clair que certains obstacles ne sont pas faciles à surmonter, comme par exemple la différence importante de taux de change entre le franc suisse et l’euro qui s’est désormais installée de manière durable. Mais la simple existence du Groupement local de coopération transfrontalière (GLCT) et des multiples dialogues et coopérations qu’elle engendre démontre que c’est tout à fait possible de construire une métropole commune. En plus, le Grand Genève a la chance de disposer d’une grande expérience en la matière.
– Le Grand Genève n’a-t-il été concrètement actionné qu’en matière de mobilité?
La mobilité a toujours été le moteur de la coopération transfrontalière. D’une part, c’est un domaine qui met particulièrement bien en lumière les interdépendances territoriales et socio-économiques existant dans notre région et qui offre des solutions, certes coûteuses mais réalistes pour améliorer la qualité de vie dans ce territoire. D’autre part, la politique fédérale des agglomérations – qui joue un rôle vital et structurant pour le Grand Genève en raison des financements fédéraux – est axée en particulier sur les questions de mobilité. Néanmoins, il est également actif dans plein d’autres domaines, notamment l’environnement et la transition écologique.