Expulsion au bd Carl-Vogt: 
«Un précédent dangereux»

Rédigé par
Tadeusz Roth
Genève

LOGEMENT • L’annonce de l’expulsion des locataires de plusieurs immeubles à la Jonction provoque des remous.  L’Asloca pointe un procédé de «greenwashing»,  destiné à maximiser les profits, alors que les autorités,  attendues au tournant, se défendent. 

«C’est un scandale, une véritable honte pour Genève.» L’annonce de la résiliation des baux d’une centaine d’habitants et de quinze commerces de cinq immeubles du boulevard Carl-Vogt (35 à 43), à la Jonction, a provoqué de nombreuses réactions de soutien de la part de la population. Une expulsion massive que la régie justifie par la nécessité de rénover les bâtiments, notamment sur le plan énergétique. 
«Sous le choc, les locataires actuels n’auront qu’à aller se reloger à Pétaouchnok, d’autres vont les remplacer à des prix bien plus lucratifs!», commente notamment l’association SOS Patrimoine CEG, qui œuvre à sensibiliser le public sur les densifications, les destructions et les dénaturations à Genève. 
Une colère amplifiée par la réaction du Département du territoire, dirigé par le fraîchement élu Vert Nicolas Walder qui, dans la presse, affirme que les rénovations énergétiques «sont nécessaires dans l’intérêt général» et que le Tribunal fédéral a «déjà tranché ce cas de figure». Le magistrat ajoute attendre des acteurs de l’immobilier «qu’ils se comportent de manière responsable en offrant des solutions crédibles de relogement». Et d’affirmer que son département «sera intransigeant sur le contrôle des loyers après travaux».
Une prise de position qui fâche l’association de défense de locataire (Asloca), consultée par de nombreux résidents des immeubles concernés. 
Faire grimper les loyers
Pour le conseiller national Christian Dandrès, juriste auprès de l’association, il s’agit avant tout d’un moyen de faire grimper les loyers, déguisé en principe écologique. «C’est affreux et nous sommes clairement face à du greenwashing. Personne ne conteste la nécessité de rénover et d’améliorer l’emprunte carbone des vieux bâtiments. Mais il serait tout à fait possible de le faire en maintenant les locataires sur place. Cela a notamment été fait au Lignon, avec un système de rotation. Ici, la volonté est avant tout de mettre les gens dehors pour maximiser le profit une fois les travaux terminés», assure l’élu. 
En cause, le récent rachat des immeubles en question par la caisse de pension des employés du Canton de Bâle-Ville, (PKBS) pour plus de 120 millions de francs. «L’objectif est de rentabiliser cet investissement, et tant pis pour les habitants, dont certains vivaient ici depuis plusieurs décennies. Après travaux, les loyers vont exploser. Et les locataires vont avoir beaucoup de peine à retrouver des logements abordables», regrette Christian Dandrès, qui redoute un précédent dangereux. «La régie Naef, avec cette centaine de congés simultanés, veut faire sauter la pratique qui prédominait jusqu’ici à Genève et protégeait les habitants. C’est déjà en partie le cas à Zürich et à Berne, où des quartiers entiers ont été vidés de leurs anciens habitants», ajoute le juriste. 
Augmentation de la pauvreté
Pour l’Asloca, des solutions existent pourtant. «Je pense que le Département doit refuser l’autorisation de construire si le propriétaire persiste à se comporter en pays conquis. C’est à Nicolas Walder de faire respecter le cadre genevois. La loi lui donne les moyens d’agir en ce sens. Il faut que le magistrat prenne conscience des risques de créer un précédent, notamment une vague de résiliations touchant tout le canton si le coup de force de ce propriétaire n’était pas stoppé», estime Christian Dandrès.
Du côté des autorités municipales, on partage en partie l’avis de l’Asloca. Pour la Ville de Genève, il s’agit avant tout de rappeler «sa responsabilité sociale» au propriétaire des cinq immeubles en question.  «Les rénovations énergétiques ne sauraient devenir des prétextes pour mettre les gens à la rue. La protection de l'environnement ne doit jamais se faire au détriment de  la justice sociale et du droit au logement, du droit à la Ville», indique la conseillère administrative verte Marjorie de Chastonay. Et de rappeler que la Ville de Genève a justement «su mettre en place des rocades lorsqu'elle a rénové un grand ensemble comme les Minoteries et prépare un dispositif similaire pour Cité-Jonction».
«Vive émotion»
De son côté, Nicolas Walder se veut rassurant. «La politique sociale du logement nous préoccupe tous et c’est pour moi une priorité. Cette résiliation massive de baux suscite à juste titre une vive émotion et indignation de toute la classe politique. Je la partage. Mais nous devons garder la tête froide et maintenir un dialogue constructif, avec tous les partenaires, si l’on entend influencer les pratiques de certains acteurs.  Je n'accorderai pas d'autorisation  de construire sans que des solutions de relogement soient proposées  aux actuels locataires», assure l’élu Vert, à la tête du Département du territoire. 
Et d’ajouter: «Cette situation nous rappelle la nécessité de construire de nouveaux logements accessibles dans le canton, précisément dans des zones où l’Etat peut contrôler les prix, sur la durée. Nous avons à Genève la chance d’avoir un cadre bien plus strict qu’ailleurs et j’entends le préserver. Le oui net (60% en septembre 2025) en faveur de l’initiative sur les coopératives confirme que la population veut des logements durablement abordables. Maintenant, chacun doit prendre ses responsabilités et mon département prendra les siennes.»

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