Délais interminables pour consulter, soins de plus en plus inaccessibles pour les personnes précarisées, stress et incertitude avant l’annonce d’un diagnostic: autant de réalités qui expliquent pourquoi de nombreux patients se tournent aujourd’hui vers l’intelligence artificielle (IA). Loin d’être mineur, le phénomène touche aussi les professionnels de santé, nombreux à intégrer l’IA dans leur pratique quotidienne. Une évolution que le doyen de la faculté de médecine de l’Université de Genève, Antoine Geissbuhler, (voir encadré) juge favorable si ce n’est nécessaire. Entretien.
– GHI: Pourquoi un nombre croissant de patients en réfère-t-il à l’IA pour établir un diagnostic?
Antoine Geissbuhler: Chercher des réponses à ses symptômes hors des consultations médicales n’est pas nouveau. Avant l’avènement de l’IA, les patients surfaient abondamment sur la Toile. Aujourd’hui, les chatbots fournissent des explications très crédibles et nettement mieux articulées que celles extraites des moteurs de recherche comme Google. Mais ce n’est pas là le seul facteur. La précarisation de la société joue aussi un rôle prépondérant. Pour certaines personnes, les coûts liés à la santé sont devenus financièrement insoutenables. A cela s’ajoute, comme le démontrent plusieurs études, le fait que des patients préfèrent parfois se confier à des IA, par exemple lorsqu’il s’agit de maladies sexuellement transmissibles.
– Dans quelles mesures, les diagnostics posés par l’IA sont-ils fiables?
Certains logiciels sont performants par exemple lorsqu’il s’agit de qualifier une lésion dermatologique et ainsi de détecter la présence d’un mélanome. Ils le sont aussi dans l’analyse d’images radiologiques ou d’électrocardiogrammes. Mais attention, il faut savoir que dès quelles sont face à des données complexes, les IA sont capables de construire un discours plausible mais erroné. C’est ce que l’on appelle les hallucinations d’IA, autrement dit un épiphénomène par lequel une IA basée sur un grand modèle de langage (LLM) invente des résultats fantaisistes sans liens avec la situation ou les connaissances existantes.
– Comment contourner ce risque?
Une part importante du travail des professionnels de la santé est d’apprendre à se servir efficacement de l’IA et notamment de développer leur sens critique. Car les praticiens, même s’ils ont acquis un corps de connaissances important durant leur cursus, ne peuvent absorber la masse de découvertes scientifiques qui impactent l’ensemble des spécialités médicales. L’IA est donc une aide, à condition de savoir en déjouer les pièges. Au-delà, je reste convaincu que l’école doit désormais revoir en quelque sorte sa copie. Il serait en effet préférable d’enseigner avant tout aux élèves le sens critique afin, qu’à l’ère de la désinformation – y incluse celle produite par l’IA – ils puissent être en mesure de trier le bon grain de l’ivraie. Les professeurs de médecine réfléchissent eux à ce qu’il faut dispenser à leurs étudiants. Qu’est-il encore utile de savoir lorsque l’on peut facilement accéder aux connaissances?
– L’IA entraîne-t-elle des comportements hypocondriaques?
Des psychologues se sont intéressés à ce que l’on appelle la cybercondrie (recherche compulsive d’information médicale sur la Toile). L’interprétation de ces données est étroitement liée à son état d’esprit. L’anxiété et la peur de l’incertitude favorisent une interprétation alarmiste, tandis que le sentiment d’être en bonne santé renforce une lecture rassurante. Dans les deux cas – angoisse ou banalisation – ce n’est évidemment pas souhaitable.
– Comment parer à ces comportements?
En développant davantage d’informations et de chatbots dûment validés par les experts de la santé. De multiples chercheurs et institutions s’y attellent. Aux Hôpitaux universitaires de Genève, il existe déjà une application interactive pour les patients atteints de maladies chroniques (SOFIA). L’an dernier, les HUG ont lancé ConfIAnce: un agent conversationnel qui propose à la population et aux médecins des ressources produites et confirmées par les spécialistes de l’hôpital.
– Le discours scientifique qui proscrivait l’usage du web chez les patients a changé?
Oui. Il est admis qu’un patient éclairé et qui cherche à mieux comprendre sa maladie à travers cette nouvelle technologie, pour autant qu’elle soit de qualité, est davantage actif dans sa prise en charge et se portera mieux.
– A court terme les médecins devront-ils raccrocher leur blouse blanche?
Non, ni à long terme d’ailleurs. En revanche, praticiens et IA vont affiner leur collaboration pour la rendre de plus en plus efficace. La prise en charge des malades a beaucoup évolué en quelques années. Aujourd’hui, nous avons, c’est le cas du cancer ou de maladies chroniques, des traitements individualisés conçus et administrés par des équipes multidisciplinaires. Chacun des spécialistes apporte son savoir. L’IA a sa place dans ce processus mais elle ne peut pas se substituer aux médecins. Le tandem humain et machine permet d’ériger des systèmes rendant toujours plus performant l’exercice de la médecine.
Qui est le professeur Antoine Geissbuhler?
Depuis 2023, le professeur Antoine Geissbuhler occupe le poste de doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Genève (UNIGE). Parallèlement, il est directeur de l’enseignement et de la recherche aux HUG et médecin-chef du Service de cybersanté et télémédecine, reconnu comme centre collaborateur de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).
Ses travaux portent sur la conception et l’application au domaine médical de nouveaux outils informatiques. Il figure parmi les concepteurs de la stratégie suisse de cybersanté. A l’échelle internationale, il a notamment développé un vaste réseau de télémédecine reliant des centaines de professionnels de santé dans plus de 20 pays en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
Au sein des HUG, le service qu’il dirige se concentre sur le développement des activités de cybersanté (e-santé), de télémédecine et de télé-enseignement, tant pour les professionnels que pour le soutien à distance des patients. Il coordonne également les collaborations entre l’informatique médicale hospitalière et universitaire, renforçant ainsi l’intégration des technologies numériques dans le domaine médical.