Dans ce quartier très proche de la gare, la présence de très nombreux drogués exaspère les habitants et les commerçants. Face à ce fléau, les politiques mettent en place des mesures... dont les effets tardent à se déployer.
«Je vois tous les jours des consommateurs se droguer en pleine rue, sans même se cacher. Certains sont agressifs, crient et se poussent entre eux. Le pire, c’est qu’on les aperçoit depuis la fenêtre de la chambre de mon fils de 6 ans. Ce n’est vraiment pas simple de lui expliquer ce qu’ils font», témoigne un jeune père de famille vivant aux abords de la gare Cornavin. Même son de cloches aux Grottes, à deux pas de là. «Ils rentrent dans mon allée et laissent derrière eux tous leurs déchets, sans respect pour les habitants. J’ai toujours vécu ici et nous sommes habitués à voir des drogués, avec qui cela s’est toujours relativement bien passé. Mais ça, c’était avant l’arrivée du crack. C’est fou qu’on ne trouve pas de solution», confirme un habitant, qui vit près de la place des Grottes. Du côté des commerçants, certains semblent perdre espoir. «Les élus ne vivent et ne travaillent pas ici. Ce n’est clairement pas leur priorité et c’est bien dommage. Certains toxicomanes urinent directement sur ma porte et balancent parfois tout par terre. C’est vraiment fatigant», affirme un vendeur, qui observe tout de même un léger mieux ces dernières semaines.
Et pourtant, au niveau politique, on cherche bel et bien des solutions. Le sujet est justement à l’ordre du jour du Grand Conseil cette semaine (jeudi 22 et vendredi 23 janvier). Au programme: rapport de la commission de la santé chargée d’étudier le rapport du Conseil d’Etat au Grand Conseil sur une motion souhaitée par la gauche et acceptée par les élus, baptisée «Redynamiser la politique des quatre piliers». Deux autres rapports sont également prévus sur des textes rejetés: «Agir contre le crack avant que Genève ne craque», défendus par l’UDC, et «Stop au deal et à la consommation de crack dans nos rues», émanant du Centre et du PLR.
Démarrage "laborieux"
Un foisonnement de propositions qui prouve la division politique sur le sujet du crack, avec des opinions parfois aux antipodes. A gauche, on se réjouit du renforcement de l’approche en quatre piliers, avec l’ajout d’un nouveau volet social. «La politique des quatre piliers a fait ses preuves, c’est elle qui a notamment permis à la Suisse d’éviter de partir à la dérive face à la problématique de la drogue. Cette approche, qui privilégie la réduction des risques et une prise en charge, défendue en son temps par Ruth Dreyfus, a notamment porté ses fruits à Bâle», rappelle Dilara Bayrak, élue Verte à l’origine de la motion «Redynamiser la politique des quatre piliers», un texte accepté par les députés.
Dans ses conclusions, le Grand Conseil rappelle qu’après un démarrage «quelque peu laborieux, notamment dans le cadre de la construction de l’annexe au Quai 9», le plan a permis l’inscription au budget de 12 policiers supplémentaires et la mise à disposition de 24 lits de répit pour les usagers de ce stupéfiant.
Toutefois, les élus de gauche disent comprendre la détresse des habitants et des commerçants touchés par les dérives liées au crack. «Je ne nie pas les nuisances importantes dans le quartier et les difficultés auxquelles ils sont confrontés. Je compatis et c’est également pour cela que nous cherchons des solutions durables», assure Dilara Bayrak.
Pourtant, l’élue balaye les arguments de la droite, axés essentiellement sur la répression. «Emprisonner des consommateurs est totalement inutile. Les différentes études scientifiques le montrent: ce n’est pas comme ça que l’on va faire baisser leur nombre et faire reculer le crack. Il suffit de voir à Paris ou aux Etats-Unis, où il n’y a pas de corrélation entre répression et diminution de la consommation.»
Idem pour la volonté de déplacer le Quai 9 en dehors de la ville. «On le sait aujourd’hui avec certitude, les consommations se font systématiquement autour des gares et des centres-villes. En enlevant le Quai 9, on ne va donc rien résorber. Mais le risque, lui, va clairement augmenter. Je me réjouis donc du refus de cette proposition.»
Mythe d’une consommation «maîtrisée»
Un avis aux antipodes de celui de l’UDC, qui réclame des actions fortes. «La situation actuelle est catastrophique. La relative tolérance des élites de notre société envers les drogues, parfois qualifiées de «douces», renforce leur attrait. Les messages relatifs à la drogue sont des plus ambigus avec notamment les projets de «distribution contrôlée» de cannabis dont la finalité ne vise qu’à légaliser cette substance», regrette notamment le député Daniel Noël. Pour l’élu, la politique actuellement menée est largement insuffisante, évoquant le mythe d’une consommation «maîtrisée» dans un espace protégé, brouillant le message.
Au rang des solutions, l’UDC demande notamment davantage de policiers sur le terrain, un accroissement des expulsions de criminels étrangers ou encore un renforcement des contrôles aux frontières. Pour les sanctions, la question pourra se poser à Berne, estime Daniel Noël. «Aujourd’hui elles existent: il s’agit surtout d’appliquer la loi et de cesser de fermer les yeux sur le trafic de drogue omniprésent», nuance-t-il toutefois.
Enfin, la proposition défendue par la formation agrarienne demandait un déplacement des centres d’injection loin des zones d’habitation, un avis partagé par certains habitants. En effet, le député rappelle que le Quai 9 se trouve dans un quartier densément peuplé, qui accueille aussi des petits commerces et des terrasses dont les clients sont importunés par le problème. Mais que cette zone est aussi «l’un des premiers panoramas que voient les touristes qui arrivent à Genève depuis la gare».
«Situation stabilisée»
Interrogée, la police reconnaît de son côté que des tensions subsistent aux abords du local d’injection. «Récemment, le taux de fréquentation du Quai 9 par des usagers de crack s’est montré particulièrement élevé, sans pour autant observer de tendance haussière au niveau de la consommation de cette substance. En effet, par le passé, des toxicomanes renonçaient à fréquenter les lieux pour des raisons d’insécurité et consommaient dans les quartiers adjacents. Cette récente augmentation de la fréquentation tend à confirmer un sentiment de sécurité à la hausse au sein de la population concernée», explique Léna Keller, chargée de communication et porte-parole.
Malgré tout, la situation serait aujourd’hui stabilisée, notamment grâce à l’action policière. «En raison de problématiques liées à la présence de consommateurs de drogues et de substances diverses, voire d’alcool, la police mène des opérations quotidiennes dans le secteur concerné afin de rassurer la population et de renforcer l’ancrage territorial, en assurant une présence dissuasive et via des actions répressives à l’encontre des délinquants», détaille la porte-parole, qui rappelle que des moyens conséquents ont été mis en place. Un travail qui se traduit par un large panel d’actions menées en collaboration avec les polices municipales ainsi que les acteurs sociaux et médicaux.
Trois questions à Carole-Anne Kast, chargée de la Sécurité
La politique de lutte contre le crack produit-elle les effets escomptés?
Aujourd’hui, le phénomène du crack à Genève est stabilisé. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus de consommateurs ni que les personnes concernées sortent de leur dépendance, qui est extrêmement forte et compliquée, mais le nombre de personnes reste stable, contrairement à ce que l’on observe dans d’autres villes de Suisse romande où le phénomène est encore en progression.
Sur le plan sécuritaire, il y a des résultats, notamment dans la lutte contre le trafic, même si cette drogue pose des difficultés particulières aux forces de l’ordre en raison des très petites quantités vendues et de la nature des transactions. Cela étant dit, ce n’est pas la lutte contre le deal de rue qui démantèlera le marché, ni qui résoudra les problèmes de dépendance.
Il faut aussi rappeler que le plan crack a été voté au budget 2024 et qu’il est encore en cours de déploiement: certaines infrastructures ne sont pas encore achevées et les renforts policiers ne sont pas encore tous arrivés. Une évaluation complète ne peut donc pas être faite à ce stade, même si des bilans intermédiaires sont prévus.
D’autres approches sont-elles envisagées, par exemple un renforcement du volet répressif?
L’action de la police et du Conseil d’Etat se fait strictement dans le cadre de la légalité. La police n’édicte pas les peines, et une politique de tolérance zéro relève de la justice et de la jurisprudence, voire du parlement fédéral, mais pas du gouvernement ou de la police. Aujourd’hui, le crack est soumis aux mêmes seuils que la cocaïne, ce qui rend la répression très difficile: les doses sont minuscules et considérées comme des cas bénins au regard du droit fédéral. Tant que la jurisprudence ne définira pas une échelle spécifique au crack, il n’est pas possible de faire autrement. Par ailleurs, en matière de drogues, l’expérience montre que les politiques fondées principalement sur la prohibition et la répression, comme en France, se révèlent inefficaces. Les pays qui ont obtenu de meilleurs résultats sur les dernières décennies sont ceux qui ont combiné prévention, accompagnement et répression proportionnée. C’est pourquoi les propositions allant vers un durcissement répressif généralisé vont à l’envers du bon sens.
Que répondez-vous à ceux qui estiment que le Quai 9 devrait être déplacé dans un lieu moins central?
Déplacer le Quai 9 ne résoudrait pas le problème. D’abord, le crack se fume et ne s’injecte pas, ce qui rend certaines comparaisons inadaptées. Ensuite, si l’on déplace le Quai 9 dans une zone périphérique, par exemple industrielle, les personnes concernées ne s’y rendront plus. Elles continueront à consommer dans l’espace public du centre-ville, notamment autour de la gare, et le problème de sécurité ne sera pas résolu, au contraire. Le Quai 9 permet aujourd’hui de canaliser le phénomène, de réduire les nuisances et d’offrir un accompagnement sanitaire et social, essentiel à la politique des quatre piliers. Le déplacer aurait pour effet de faire disparaître le dispositif sans faire disparaître la consommation et donc aggraverait la situation.