GHI est à un tournant de son existence

Rédigé par
Adélita Genoud
Genève

Après plus de 56 années d’histoire, la famille Fleury a décidé de mettre un terme à la publication de GHI à la fin de l’année. Une décision, qui marque la fin d’un titre emblématique de la presse genevoise, mais qui s’inscrit surtout dans un contexte économique et structurel devenu particulièrement difficile pour la presse écrite.  Pascal Fleury, directeur de GHI explique les raisons de ce choix. 

– GHI: Pourquoi annoncer aujourd’hui que la famille Fleury cessera de publier GHI à la fin de l’année? 
Pascal Fleury:  C'est une décision que nous avons prise après beaucoup de réflexion. Avec Jean-Marie Fleury, son éditeur et créateur, nous avons longuement analysé la situation de nos titres et les perspectives pour les prochaines années. Le constat est malheureusement assez simple: le modèle économique de la presse locale est devenu extrêmement difficile. Le marché publicitaire s'est profondément transformé, alors que les coûts de production et de distribution continuent d'augmenter. Nous ne pouvions pas faire comme si cette réalité n'existait pas. Notre responsabilité est aussi de prendre une décision suffisamment tôt pour éviter de mettre l'entreprise dans une situation financière qui ne lui permettrait plus d'assumer ses obligations. 

– Mais, avez-vous songé à une reprise du journal? 
Nous souhaitons évidemment trouver un repreneur pour GHI qui dispose d'une identité forte, d'une histoire et d'un ancrage local qui ont beaucoup de valeur. Nous aimerions trouver un partenaire qui partage cette conviction et qui puisse donner au journal les moyens de poursuivre son développement. Nous avons quelques pistes qui doivent encore suivre leur chemin. 

– Quel est le phénomène qui a si brusquement changé la donne et où va aujourd’hui toute la publicité qu’on ne trouve plus dans nos médias traditionnels, que ce soient les journaux, les télévisions ou autres radios locales?
Dans les GAFAM, ces géants américains que sont Facebook, Google, Microsoft, Apple et tous les réseaux sociaux qui récoltent plus de la moitié de la publicité mondiale, à savoir des milliards de francs. Il y a bien sûr d’autres phénomènes qui entrent en compte. Par exemple l’effondrement du marché automobile qui représentait une part importante des annonceurs de la presse écrite.  Il y a bien sûr aussi le prix élevé d’une annonce dans un journal mais qui s’explique en partie par l’augmentation vertigineuse du prix du papier depuis quelques années. Pour GHI, l’immense tirage à 254'000 exemplaires est un facteur important dans le prix de sa publicité. Mais aussi et surtout le prix de la distribution dans les boîtes à lettres et aux abonnés. En fermant le réseau de sa société DMC (Direct Mail Company), la Poste ne nous a pas laissé d’autre choix que de créer notre propre réseau de distribution. Cette solution a certes permis de préserver plus de 200 emplois de distributeurs licenciés par DMC et engagés dans notre entreprise, mais elle a représenté un effort financier considérable. La disparition de nombreuses enseignes du marché local a en outre fortement réduit le potentiel de chiffre d’affaires publicitaire pour la presse écrite.

– Mais il y a toujours dans le GHI pas mal de publicités dont celles des grandes surfaces que sont Coop et Migros n’est-ce pas? 
Oui, heureusement que ces clients nous sont toujours restés fidèles. Merci Migros et Merci Coop! Ils nous sauvent la mise comme on dit et ceci est aussi valable pour tous les journaux du pays qui, sans cette manne publicitaire très importante, auraient pour la plupart déjà mis la clef sous le paillasson. 

– Y a-t-il d’autres facteurs qui ont influencé votre décision? 
Oui, lorsque 20 Minutes a récemment annoncé l’abandon de sa version papier, nous pensions qu’une partie de ses annonceurs pourrait se reporter sur nos titres, qui bénéficient d’un lectorat important dans  le bassin lémanique.  Mais, à ce jour, les retombées restent limitées. Certains grands annonceurs semblent surtout avoir choisi de réduire leurs budgets consacrés  à la presse.

– Mais pour faire quoi? Ces entreprises ont certainement toujours besoin de communiquer auprès de leur clientèle, non? 
Certes oui! Il me semble qu’on les retrouve beaucoup sur la Toile, principalement sur les réseaux sociaux. Mais la plupart de nos clients nous disent que cette pub n’a pas beaucoup de retombées positives car une forte partie des internautes la rejette. Elle a par contre un gros avantage, elle est bon marché. Quand je pense qu’il y a quelques années encore, lorsque certains de nos fidèles clients du secteur «meubles et tapis» inséraient une pub dans le GHI, ils me disaient devoir engager deux ou trois vendeurs supplémentaires pour recevoir leurs clients le samedi, ça laisse rêveur… Mais c’était une autre époque. Aujourd’hui les gens achètent tout sur la Toile et laissent ainsi crever le commerce local. C’est triste et bien dommage!

– Que faudrait-il aujourd’hui pour sauver le GHI? Des subventions étatiques? Des sponsors? Ou encore une fondation qui s’engage pour faire vivre ce journal qu’apprécie beaucoup la grande majorité des habitants de Genève? C’est tout de même une véritable institution? 
Tout d’abord, nous tenons à notre indépendance éditoriale et ne souhaitons pas obtenir de subventions étatiques. Il faut savoir que tout au long de notre existence, et contrairement à la presse payante, aux radios et télévisions locales, pourtant elles aussi gratuites, nous avons toujours été exclus de toute subvention et ceci même pendant la crise du Covid. 

– Avez-vous par exemple sollicité des fondations? Par exemple Aventinus qui a été créée en 2019 avec la participation de la Fondation Wilsdorf et quelques mécènes, tout spécialement dans le but de soutenir la presse genevoise? Ou encore la FLAG, une association plus récente composée de grandes entreprises du canton dont le but est justement d’aider les entreprises locales en difficultés. 
Oui, nous l’avons fait mais malgré toutes nos qualités et le nombre particulièrement élevé de nos lecteurs, nous avons reçu des réponses négatives. Il semblerait que nous n’entrons pas dans les critères de ces fondations. Apparemment nous ne sommes pas du même monde! Peut-être est-ce notre gratuité ou de vieilles rancunes, allez donc savoir…  Pour ma part, je constate que le monde change, qu’une ère nouvelle s’est installée avec l’arrivée d’Internet et on doit faire avec. Mais, ce qui me gêne dans la disparition annoncée de la presse écrite c’est qu’il reste des dizaines de milliers de personnes qui ne s’informent sur la vie locale qu’en lisant les journaux et particulièrement le GHI.

– Où trouveront-elles à l’avenir les informations relatives à leur ville, leur canton et leur quartier? 
Pas sur la Toile, c’est sûr! Mais surtout je crains que le GHI manquera non seulement à ses fidèles lecteurs mais aussi et surtout au secteur économique genevois et à la politique locale.

La dernière danse? 

Le numérique a-t-il gagné? Les habitudes de celles et ceux qui font Genève, connus ou anonymes, ont-elles vraiment basculé au point d’abandonner la presse écrite? Gratuit, GHI n’est pourtant  pas sans valeur. Le pari de son fondateur, il y a 56 ans, était audacieux: offrir une information accessible à toutes et tous, sans barrière financière, en tenant debout sur un modèle dépendant de la publicité et aujourd’hui fragilisé. Et pourtant, certains résistent encore. Des acteurs de la distribution, fidèles, engagés, qui refusent de céder entièrement aux sirènes d’une publicité digitalisée. Celle des plateformes et des réseaux sociaux, qui aspirent les revenus, accumulent les profits sans rendre fiscalement à la collectivité ce qu’ils prélèvent. Alors quoi? Genève va-t-elle regarder, sans réagir, ses journaux disparaître les uns après les autres? Accepter, en silence, de perdre sa voix, sa capacité à se raconter, à débattre, à exister autrement que par des flux  «algorithmés»? Car GHI, ce n’est pas du papier. Ce sont des femmes et des hommes qui écrivent, mettent en page, vendent, organisent, gèrent. Mais aussi chaque semaine glissent le journal dans les boîtes aux lettres. Ces travailleurs de l’ombre, déjà frappés par des restructurations de la Poste et que le journal a voulu réengager. Leur offrir une seconde chance, là où d’autres les avaient laissés de côté. La disparition de ce journal, ce n’est pas qu’une fermeture. C’est un savoir-faire qui s’efface. Un collectif qui se dissout, un lieu de vie, face à la plaine de Plainpalais, qui s’éteint.  L’information a un prix et il est humain. Quand un journal disparaît, des emplois s’effondrent et l’espace démocratique se réduit. Une question demeure: que sommes-nous encore prêts à perdre ou à défendre?

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