Hôtellerie genevoise: "Quel touriste voudrait visiter une ville barricadée?"

Rédigé par
Gil Egger
Genève

Tout va bien, tout va mal! Les hôtels de Genève ont récupéré rapidement après la crise Covid. Mais tout n’est pas gagné. Des nuages se pointent matérialisés par l’affaiblissement de la Genève internationale et la perte d’attractivité culturelle. GHI a fait le point avec Jean-Vital Domézon, le président des hôteliers genevois.

Comment se porte votre secteur? 
La crise Covid fut un choc brutal et instantané. La chute a été de 67%, un petit million de nuitées en 2020 contre près de 3,3 en 2019. Nous estimions qu’il faudrait cinq ans pour retrouver un tel niveau. Mais nous avons fait partie des villes dont le redémarrage a été important et rapide, nous avions récupéré en 2022. Je dois dire que c’est aussi grâce à l’action de Genève Tourisme et de son directeur  Adrien Genier. 

Les séjours sont-ils courts? 
Bon an, mal an, nous sommes entre 1,9 et 2,1 nuitées. C’est une moyenne, donc cela signifie qu’il y a des personnes qui passent plusieurs jours et d’autres une seule nuit. Le secteur de l’hôtellerie se porte assez bien puisque depuis cette crise sanitaire, les investisseurs continuent d’investir: le nombre de chambres a augmenté de près de 20%.

Le taux d’occupation en a-t-il souffert? 
Grâce à l’attractivité de Genève, il n’a pas vraiment baissé. Même si le taux de 67% est assez stable, les hôteliers aimeraient plus!

Quel est le secteur le plus  porteur? 
Celui des quatre étoiles. Il y a plusieurs explications à cela. Nous recevons beaucoup de congressistes. En particulier dans le domaine médical. Or, quand ce sont des laboratoires qui invitent, les règles contre la corruption les empêchent de loger leurs contacts dans des cinq étoiles, d’où un report vers les hôtels 4 étoiles, le type d’hôtel le plus représenté à Genève, aussi bien en nombre de chambres que d’établissements.

Quelle est la clientèle des cinq étoiles? 
Cela va d’un homme ou d’une femme d’affaires important à un politicien qui assiste à une conférence internationale. Cette clientèle veut le meilleur pour son séjour. Ce sont avant tout des Américains, et aussi des Britanniques, des Français. La problématique actuelle est que certains établissements ont retardé leurs rénovations. Sur la quinzaine de cinq étoiles, un tiers environ sont en réfection. Cela va de la refonte totale, comme le Fairmont (ex-Kempinski, ex-Noga Hilton), qui appartient à la division luxe du groupe Accor, dont il ne reste que les planchers et les piliers. C’est quand même le plus grand cinq étoiles de Suisse en volume. Le Richemond est lui aussi en travaux. Ce dernier devrait probablement rouvrir en 2027, le Fairmont plus probablement en 2028. D’autres, tels que le Beau-Rivage et l’Hotel des Bergues sont aussi engagés dans des travaux de rénovation, mais continuent leur exploitation.

Les prix sont considérés comme élevés… 
Tout est relatif. Dans la catégorie supérieure, la clientèle n’est que peu sensible au prix. Une baisse de tarif ne générera pas forcément de demande supplémentaire, la qualité de la prestation étant plus importante que le prix. Nous avons des charges importantes, en particulier les salaires – après tout Genève a le salaire minimum le plus élevé du monde.  Sur le plan de nos équipes,  nous avons eu une période difficile, la crise sanitaire a conduit certains collaborateurs vers d’autres  métiers moins contraignants. Heureusement, une partie d’entre eux sont revenus, car l’hôtellerie reste un monde attractif, certes un peu plus depuis l’instauration du salaire minimum.  En revanche, au travers de la Taxe de séjour, nos clients bénéficient d’une carte journalière des transports publics, c’est appréciable, d’autant plus que ce n’est pas le cas dans toutes les villes!

Quelles sont les menaces prévisibles, je pense aux centaines de licenciements à l’OMS (Organisation mondiale de la santé) ou au financement problématique de l’ONU? 
Pour le moment, l’effet est peu visible, mais nous sommes préoccupés. D’autres segments du marché ont contribué à compenser les effets, et c’est aussi valable pour le conflit au Moyen-Orient. Concernant les pays du Golfe, j’aimerais lever une équivoque: leurs ressortissants ne représentent pas un gros volume en nombre de nuitées pour l’hôtellerie Genevoise avec 5,7% du marché pour l’ensemble des pays du GCC (Gulf Cooperation Council). En revanche, leur pouvoir d’achat est primordial pour les hôtels et les commerces genevois avec des dépenses au-dessus de la moyenne. Leur présence peut faire la différence entre un excellent été et un très bon été.   Autre souci, très proche, celui du sommet du G7 à Evian en juin. En 2003, les hôteliers avaient été victimes des casseurs: c’était traumatisant. Nous ne pouvons pas accepter que les autorités se contentent de conseiller aux hôtels de se barricader, c’est un aveu d’incapacité à faire face à ce danger. Nous avons besoin d’une réelle transparence avec les responsables politiques pour gérer cette situation du mieux possible. Ces potentielles manifestations sont préjudiciables à la marque Genève: nous risquons de perdre une partie des revenus du mois de juin, un des meilleurs de l’année, en raison d’annulations! Quel touriste voudrait visiter une ville barricadée?

Genève a-t-elle des points faibles? 
Qu’avons-nous à offrir aux beaux jours? Durant l’été, que propose Genève à ses hôtes entre le Bol d’Or de juin et le Grand Prix Sailing de septembre? La ville n’organise plus de manifestation estivale: trop de contraintes sécuritaires, peu de budget? Nous avons le lac, l’histoire, le shopping, mais les montagnes environnantes sont de l’autre côté de la frontière! Genève ne représente pas le «Heidi Land», comme Lucerne ou Interlaken. C’est ce qui peut en partie expliquer que nous accueillons moins de clientèle chinoise et indienne que d’autres régions de suisse.

Et ses atouts? 
Notre chance est d’avoir un aéroport quasiment dans la ville. En quinze à vingt minutes vous êtes au centre, alors qu’à Londres, depuis n’importe quel aéroport, il faut une heure. Autant de temps gagné pour profiter de notre ville!

 

Les rêves secrets du président 

Avez-vous des rêves secrets? 
Pas si secrets! J’aimerais qu’il y ait une véritable transparence et des contrôles pour les locations du type AirBnB qui représentent environ 300’000 nuitées par an. Un petit coup de baguette magique pour dynamiser l’activité congrès et expositions ne serait pas mal non plus. La perte du Salon de l’Auto et les incertitudes quant à l’avenir d’autres salons ont montré la limite du business des grandes foires. Genève mérite de voir se concrétiser de grands projets tels qu’ont été le Musée d’art et d’Histoire (notamment lorsqu’un généreux mécène propose d’y partager ses collections privées) ou encore celui de la Cité de la Musique. Genève doit devenir une place encore plus affirmée en matière d’offre culturelle.  

Pourquoi aimez-vous ce métier? 
Par passion. J’accueille mes clients pour leur offrir du plaisir, leur faire valoir les atouts de la région. Donner satisfaction à des hôtes qui sont dans un mood positif est très valorisant.

Et les râleurs et les commentaires? 
Cela vaudrait un article complet! Nous mettons un point d’honneur à répondre dans un espace-temps court, soit pour régler le problème soit pour remercier ceux qui sont positifs. 

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