Justice • Victime d’un coup de lame, le voyageur qui attendait son train avait été hospitalisé. L’auteure avait pris la fuite. Le tribunal vient de la juger pénalement irresponsable en raison de sa schizophrénie.
Le 21 septembre 2024, aux alentours de 12h40, un homme attend tranquillement son train en gare de Versoix lorsqu’il est soudainement poignardé par-derrière dans le flanc droit. L’agression est fulgurante. La femme qui a porté le coup prend immédiatement la fuite, laissant la victime blessée sur le quai. Rapidement prise en charge par une ambulance, celle-ci est transportée à l’hôpital. Par chance, la lame n’a touché aucun organe vital : il s’en est fallu de peu. L’homme peut quitter l’hôpital le jour même.
Malgré les recherches, l’auteure demeure introuvable pendant plusieurs mois. Il faudra attendre le 4 janvier 2025 pour que la victime la reconnaisse par hasard… au même endroit, en gare de Versoix. Il décide alors de la suivre et alerte la police. La femme sera finalement auditionnée deux mois plus tard, puis incarcérée.
Agée de 35 ans et de nationalité italienne, la prévenue est mère de deux enfants de 6 et 13 ans. Elle souffre de schizophrénie, un trouble psychotique caractérisé notamment par une perte de contact avec la réalité. Aux policiers, elle affirme avoir «tué un homme» appartenant, selon elle, à un réseau pédophile mondial lié à la famille de l’ancien dictateur congolais Mobutu. En prison, elle s’en prend également à un agent de détention: elle l’accuse de pédophilie et de cannibalisme. L’agent portera plainte.
"J'en aurais tué 100!"
Jeudi dernier, le tribunal correctionnel s’est penché sur cette affaire. Face à la présidente Sabina Mascotto, la prévenue ne répond pas à toutes les questions. Mais lorsqu’elle est interrogée sur ses conditions de détention, elle s’emporte: «Pourquoi vous me faites ça? Pourquoi vous avez une prison comme ça? Si j’avais su que c’était comme ça, j’en aurais tué 100.»
A propos d’un éventuel traitement médical, elle menace ouvertement:
«Je tuerai le médecin qui m’obligera à le prendre. Toute personne qui se mêlera de ma santé psychique devrait être tuée.»
Quant à son geste, elle déclare sans détour: «C’est quelque chose dont je serai très fière toute ma vie». Interrogée sur son état d’esprit le jour de l’agression, elle explique: «Je me suis dit que si je rencontrais quelqu’un qui mériterait de mourir, je passerais à l’acte.» L’homme poignardé, séparé d’elle par un paravent dans la salle d’audience, est qualifié de «faux plaignant» par la prévenue.
La victime est ensuite entendue. Ce Suisse d’origine guinéenne confie: «Il y a un avant et un après cette agression. Je ne suis plus la même personne. Depuis ce jour, je me sens plus fragile.» Il explique également avoir tardé à consulter sur le plan médical: «Dans notre culture, voir un psychologue est synonyme de faiblesse». Alors qu’il raconte avoir échappé à la mort grâce à une veste résistante, la prévenue feint de pleurer et tourne ses propos en dérision.
Dans son réquisitoire, le procureur Pierre Bayenet estime que les faits relèvent de la tentative d’assassinat. «On est face à quelqu’un pour qui tuer est quelque chose de noble», souligne-t-il, tout en relevant qu’un traitement est envisageable dans le cadre d’un internement.
Internement
L’avocate de la victime, Me Nina Schneider, souligne l’impact sur son client: «Cette affaire pèse beaucoup sur lui. C’est un soulagement pour lui d’être là aujourd’hui. Il pourra enfin tourner la page. Mon mandant se trouvait au mauvais endroit, au mauvais moment.» Concernant la prévenue, elle relève «une absence totale de scrupules, même si elle s’exprime à travers son trouble mental».
Pour la défense, Me Mirolub Voutov reconnaît que la situation juridique est claire. S’il indique que sa cliente réclame l’acquittement, il admet que le tribunal n’aura «pas d’autre choix» que de prononcer une mesure d’internement. Il ne conteste pas les expertises psychiatriques, mais plaide pour une tentative de meurtre plutôt que d’assassinat.
Le tribunal a retenu la tentative de meurtre, ainsi que l’injure et la diffamation. Concluant à l’irresponsabilité pénale de la prévenue et à un risque élevé de récidive, il ordonne une mesure institutionnelle en milieu fermé, assortie d’un traitement obligatoire pour ses troubles psychotiques. Il accorde en outre 5000 francs à la victime à titre de réparation du tort moral.