Le restaurant du parc des Eaux-Vives boit la tasse!

Rédigé par
Tadeusz Roth
Genève

 L’établissement emblématique n’accueille plus de clients sauf pour des banquets ou des mariages, avec des murs désespérément vides la majorité du temps.

Un restaurant situé dans un bâtiment historique de 1750, au beau milieu du parc des Eaux-Vives, avec une vue imprenable sur le lac Léman et entouré par la verdure et les arbres magnifiques. Malgré ses différentes qualités, l’établissement qui trônait dans cet écrin semble comme laissé à l’abandon. Sur la devanture, aucun menu, même s’il reste une ancienne plaque signalant que se trouve ici un «restaurant gastronomique». Depuis les fenêtres, on aperçoit bien une cuisine, mais personne ne s’y active en ce mois de février. Sur le site internet du lieu, il est indiqué que l’on peut y réserver une chambre mais rien sur le restaurant. Seule possibilité? Organiser un banquet, une réunion ou un mariage dans un des différents salons. 

Chez les habitants du quartier, c’est la déception qui domine. «J’aimais beaucoup cet endroit, qui a quelque chose de magique. Comment expliquer que l’on ne puisse plus y venir pour manger, comme c’est le cas par exemple au parc des Bastions?», s’interroge une retraitée. «Le coût d’entretien du lieu doit être très élevé. Et pourtant, on ne voit quasiment jamais aucun client. Ce n’est vraiment pas normal de n’avoir pas mis en place un modèle qui fonctionne vraiment», estime une promeneuse, habituée du lieu. Résultat, la bâtisse semble déserte, avec les lumières éteintes et pratiquement  aucune activité. 

Gestion de la Ville de Genève 

Une situation qui découle en partie de la gestion du lieu par la Ville de Genève, qui peine à trouver une solution. Pour mémoire, il y a deux ans, en 2024, le célèbre chef cuisinier Yannick Alléno semblait pourtant sur le point de reprendre le restaurant pour lui donner une nouvelle vie. Mais les autorités municipales en avaient finalement décidé autrement avant de refuser son projet. A l’époque, le Département des finances, de l’environnement et du logement justifiait son choix dans la presse: «Le projet Alléno nécessitait un financement très important, que ce dernier n’apportait pas. C’est ainsi  la Ville qui aurait assumé seule les risques du plan financier.» En effet, le vieux bâtiment mériterait une mise au goût du jour estimée selon des spécialistes à plusieurs millions de francs. A noter également que depuis 2018, l’exploitation a été confiée à la société danoise IHA (Independent Hospitality Associates), tout comme pour l’hôtel Métropole. 

Quoi qu’il en soit, ce refus avait été très mal perçu par le chef français, qui affirmait alors n’avoir jamais été traité de la sorte. D’après lui, son business plan proposait pourtant un chiffre d’affaires à court terme de 11 à 12 millions de francs. Mais ce n’est pas tout. A Genève, d’autres voix s’étaient élevées pour critiquer l’action municipale à l’image de la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève (CCIG). «Comment se fait-il que la Ville de Genève s’érige en censeur, devenant le taste-vin ou le goûteur universel d’un projet gastronomique, alors qu’un contrat d’exploitation avec des gens du métier, IHA, existe?», interrogeait notamment son directeur général, Vincent Subilia. Pour lui, il s’agissait d’une nouvelle «occasion manquée comme il y en a trop dans une ville qui souffre d’un déficit d’ambition alors qu’elle est la deuxième de Suisse et s’en veut la capitale internationale». Et de résumer ainsi la situation: «Il s’agit d’un établissement emblématique, qui survit aux frais du contribuable grâce à sa rente de situation; un lieu d’exception auquel le projet du chef Alléno, pensé pour les Genevois mais écarté pour des motifs illisibles par la Ville – aurait précisément contribué à rendre son prestige». (Lire encadré). 

«Relativement éloigné du centre» 

Questionnée sur cette problématique persistante, la Ville de Genève confirme que le restaurant est fermé pour la saison hivernale, comme chaque année, et que le lieu est disponible à la location. Mais pourquoi ne pas mettre en place un projet qui pourrait durer toute l’année, comme par exemple au parc des Bastions? Pour justifier l’absence de restauration classique, l’emplacement est pointé du doigt. «La situation entre le parc des Bastions, situé en plein cœur de Genève, et celui des Eaux-Vives, relativement éloigné du centre et moins bien desservi, est très différente. Il reste certes accessible à pied depuis une partie des Eaux-Vives, mais nécessite un déplacement qui n’est pas toujours adapté pour une pause de midi. Historiquement, le lieu a toujours été délicat à exploiter, notamment parce qu’il est très dépendant de la météo. Le constat à ce jour indique que la partie restauration est peu rentable comparativement au volet événementiel», détaille le Département. Les autorités précisent toutefois que la société exploitante, IHA, devra présenter à la Ville prochainement un nouveau positionnement stratégique. «Plusieurs pistes ont déjà été envisagées mais il n’existe pas de solution clefs en main. L’exploitation du lieu reste complexe et il n’est pas aisé de trouver un projet adapté au lieu, avec des investissements raisonnables et un business plan solide, qui permette de maintenir un espace ouvert à toutes et tous.»

Affaire à suivre donc. D’autant d’après les données financières, le restaurant du parc des Eaux-Vives n’a rapporté que 380'000 francs à la municipalité l’année dernière en comparaison des millions avancés par Yannick Alléno.

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