ÉCONOMIE • En ville, les surfaces commerciales vacantes sont passées de 12’600 m² à 17’500 m². Pour relancer le secteur, il devient urgent de mieux valoriser les locaux vacants.
Va-t-on assister, impuissants, à une lente désertification de Genève? Aujourd’hui et en l’espace d’un an, près de 39% des arcades commerciales sont vides. Faut-il y voir la conséquence de la concurrence du commerce en ligne? Ce n’est pas là l’écueil principal selon l’économiste Olivier Rigot, qui animait mardi dernier une table ronde consacrée à ce thème à l’Institut national genevois. Selon lui, les autorités publiques disposent de leviers d’action qu’il est urgent d’activer. Rencontre.
– GHI: quelle est la situation actuelle du commerce de détail?
Olivier Rigot: Entre 2024 et 2025, soit d’une année à l’autre
39% des arcades étaient inoccupées. Si l’on considère les surfaces vacantes, celles-ci sont passées de 12’600 m² à 17’500 m².
– Quels types de commerces sont les plus touchés?
On observe, sans surprise, un taux de rotation particulièrement élevé dans la gérance des restaurants, tendance qui devrait encore s’accentuer avec le départ progressif des entreprises de la Ville comme de certains services, notamment les études d’avocats et les fiduciaires.
– Quels facteurs expliquent le déclin du commerce de détail?
L’accessibilité au centre-ville constitue également un facteur dissuasif. En effet, les quais sont régulièrement impraticables le samedi après-midi en raison de manifestations. A cela s’ajoute le phénomène du tourisme d’achat frontalier, qui entre aussi dans l’équation. Toutefois, le principal frein à l’activité – bien avant la concurrence des achats en ligne –reste le niveau des loyers des surfaces commerciales. On observe que de nombreux propriétaires, notamment certains fonds de prévoyance, préfèrent laisser des locaux vacants plutôt que de consentir à une baisse des loyers. Il devient dès lors nécessaire que le marché prenne conscience de l’évolution des modèles d’affaires et en tienne compte.
– Quelles mesures pourraient être mises en place pour soutenir le secteur?
Plusieurs pistes existent. Il faut d’abord rappeler que la Ville de Genève possède des arcades commerciales qu’elle loue à des conditions plus accessibles. Du côté de l’Etat, on pourrait également imaginer l’acquisition de surfaces dans de nouveaux quartiers, comme le PAV (Praille–Acacias–Vernets), afin d’y proposer des loyers raisonnables pour les enseignes. Par ailleurs, la question des locaux durablement vacants mérite d’être posée: ne faudrait-il pas envisager des mécanismes visant à pénaliser les propriétaires qui laissent leurs surfaces inoccupées pendant de longues périodes? De nombreux commerçants soulignent également que la désertification de certaines rues tient au manque d’animation autour des commerces. On peut évoquer à cet égard l’ouverture des magasins le dimanche soumise à votations le 14 juin. D’autres facteurs entrent aussi en ligne de compte. Le premier concerne les démarches administratives à entreprendre avant l’ouverture d’un magasin, souvent jugées trop lourdes. Certes, la ministre de l’Economie, Delphine Bachmann, est consciente de cette difficulté, mais parmi les nouveaux entrepreneurs persiste l’impression diffuse que les autorités ne sont pas suffisamment à leur écoute et manquent de flexibilité. Au niveau cantonal, la fiscalité constitue également un frein. L’imposition de l’outil de travail péjore particulièrement les jeunes entreprises à fort potentiel de croissance. Beaucoup n’ont peut-être pas pleinement mesuré les enjeux de la dernière votation sur cette question: les entreprises sont rapidement valorisées, ce qui peut conduire les entrepreneurs à être soumis à l’impôt sur la fortune. Plus largement, il existe un certain déni de réalité. Genève perd progressivement en attractivité; preuve en est sa position en queue de peloton en matière d’implantation de start-up dans le domaine des nouvelles technologies.
– Doit-on s’attendre à une désertification de la ville?
La situation peut être maîtrisée si la réaction des autorités est à la fois rapide et déterminée. L’accessibilité aux commerces doit constituer une priorité. A défaut, la ville risque de se vider progressivement de ses enseignes et de devenir désertique. Il existe un effet boule de neige : lorsque plusieurs commerces quittent un quartier, les autres ont tendance à suivre. A cet égard, l’exemple du centre commercial Balexert est révélateur: son chiffre d’affaires reste remarquable, preuve que les consommateurs continuent à dépenser. La différence tient notamment au fait que ce complexe dispose de vastes espaces de stationnement, ce qui facilite l’accès pour la clientèle.
Par ailleurs, de nouvelles enseignes émergent. Elles maîtrisent très bien leur domaine et facilitent la consommation en proposant des solutions hybrides, comme le système de click and collect, qui combine achat en ligne et retrait en magasin.
Rue de Carouge: où en sont les enseignes?
AG • Face aux difficultés rencontrées par les enseignes de la rue de Carouge, fortement pénalisées par le vaste chantier qui bouleverse la vie du quartier, les autorités ont mis en place un dispositif d’indemnisation exceptionnel. Une première enveloppe de 3,3 millions de francs, financée par le Canton, la Ville de Genève ainsi que les régies publiques – les transports publics et les services industriels –, a été débloquée à la fin de l’année 2025. Ces indemnités ont-elles permis aux commerçants de tirer leur épingle du jeu? Selon Yann Arzuffi, président de l’Association des commerçants de la rue de Carouge, elles ont au moins permis d’éviter le pire.
«Moins d’une dizaine de commerces ont été poussés à la faillite. C’est toujours trop, mais on aurait pu s’attendre à une catastrophe de plus large ampleur», explique-t-il.
Le responsable de l’association souligne également le rôle des autorités locales: «Il faut saluer et remercier le Conseil municipal de la Ville de Genève et les autorités d’avoir accepté à l’unanimité de voler à notre secours».
Pour autant, la situation reste fragile. Les travaux sur la rue de Carouge ne devraient pas s’achever avant 2027, si le calendrier est respecté.
«La fréquentation et les chiffres d’affaires pour l’ensemble des commerces sont à la baisse, même si le retour du tram a créé une nouvelle respiration», observe Yann Arzuffi. Autrement dit, si la circulation des transports publics redonne un peu de dynamisme à l’artère, l’activité commerciale n’a pas encore retrouvé son niveau d’avant les travaux.
Une seconde enveloppe de 3,3 millions de francs doit encore être distribuée pour poursuivre cet effort de soutien. Pourtant, à ce stade, peu d’entre eux ont déposé un dossier pour en bénéficier.
La procédure suscite en effet certaines réticences. Plusieurs commerçants redoutent que les démarches administratives et les frais liés à la constitution d’un dossier – notamment les expertises nécessaires – ne finissent par coûter plus cher que l’aide apportée.
Dans ce contexte, beaucoup d’enseignes avancent avec prudence, entre espoir de compensation et incertitudes quant à l’avenir. Car si les indemnités ont permis d’amortir le choc, la véritable épreuve reste la durée: maintenir l’activité commerciale jusqu’à la fin des travaux.