"Le logement et l’assurance maladie plongent les Genevois dans la pauvreté"

Rédigé par
Tadeusz Roth
Genève

PAUPÉRISME • Le nombre de personnes en situation de précarité  continue de prendre l’ascenseur. Une tendance qui inquiète les associations, notamment la Fondation Partage. Entretien avec sa directrice, Maud Bonnet.

GHI: La précarité alimentaire a progressé de 10% en un an. Combien de personnes cela représente et quelle est votre réaction? 
Maud Bonnet: En effet, en 2025, 17’250 personnes ont eu recours chaque semaine à une aide alimentaire à Genève, selon les retours terrain de nos organisations partenaires, contre 15’400 fin 2024. Cela représente près de 2000 personnes supplémentaires en une année. Cette évolution est préoccupante, mais elle s’inscrit dans une tendance de fond observée depuis plusieurs années. Cette progression témoigne d’une augmentation structurelle. 
Dans un pays comme la Suisse, cette réalité rappelle que la précarité alimentaire ne relève pas de situations isolées, mais s’inscrit dans une évolution de long terme, qui touche des publics larges, et plus seulement des situations dites de «grande précarité». Selon le Monitoring national de la pauvreté 2025, une partie de plus en plus importante de la population vit proche du seuil de pauvreté.

– Combien de tonnes de denrées ont été distribuées? 
En 2025, la Fondation Partage a redistribué plus de 3'500 tonnes de denrées alimentaires, ce qui correspond à environ 7 millions de repas, sur la base d’une portion de 500 grammes. En plus des aliments s’ajoutent près de 250 tonnes de produits d’hygiène. Les produits redistribués sont variés, et Partage s’efforce de les adapter au mieux aux besoins des organisations partenaires. Il peut s’agir par exemple de produits frais comme des fruits, légumes ainsi que des produits laitiers, de denrées sèches comme des pâtes ou du riz, ou encore de produits spécifiques comme des couches ou du lait en poudre pour  des structures accompagnant des familles avec de jeunes enfants. Cette logique d’adaptation permet d’être au plus près des réalités du terrain, en fonction des personnes et des modes de distribution (épiceries solidaires, distributions directes, restauration collective, etc.). Ces volumes donnent un aperçu de l’ampleur des besoins et des réponses nécessaires.

– Quelles sont les principales causes du développement de la pauvreté à Genève? 
Cette évolution est multifactorielle. Parmi les causes, l’augmentation des charges incompressibles, comme le logement ou l’assurance maladie, pèse de manière croissante sur les budgets des ménages, dans un contexte marqué ces dernières années par des hausses de prix. A Genève, où le coût du logement est particulièrement élevé, cette pression se fait encore plus ressentir. 
Au final, ces éléments réduisent la marge de manœuvre financière de nombreux ménages, qui peuvent basculer dans des situations de précarité, parfois à la suite d’un événement de vie venant fragiliser une situation déjà tendue. Face à l’augmentation des charges, de nombreux ménages n’ont souvent plus de marge. Les dépenses alimentaires deviennent alors la variable d’ajustement.

– Qui sont les personnes les plus touchées?
La Fondation Partage n’est pas en lien direct avec les personnes en situation de précarité alimentaire, mais les retours de ses organisations partenaires et les statistiques montrent que cette précarité touche des profils très divers. Elle ne se limite d’ailleurs pas à une question de revenus, mais concerne souvent plusieurs dimensions de la vie, comme le logement, la formation, la santé ou l’accès à l’emploi. Elle peut concerner des personnes en situation de vulnérabilité, comme les familles monoparentales, les personnes sans emploi ou en situation de marginalisation, mais aussi des jeunes en formation,  des personnes avec une activité réduite, ou encore des travailleurs dont les revenus sont insuffisants ou instables. On observe aussi des situations où des personnes ne parviennent pas  à couvrir l’ensemble de leurs besoins, malgré des revenus ou des aides existantes. Certains ménages se situent juste au-dessus des seuils d’accès à l’aide sociale, sans pour autant être réellement à l’abri. A cela s’ajoutent des situations de non-recours, liées notamment au manque d’information, à la crainte ou à la complexité des démarches. Les partenaires observent également une évolution des profils, avec des personnes qui n’avaient jusqu’ici jamais eu recours à l’aide alimentaire. Cela peut concerner des ménages issus de la classe moyenne, mais aussi des personnes dont la situation bascule à la suite d’un événement de vie. Selon le Monitoring national de la pauvreté, ces situations sont souvent récurrentes, avec des phases d’entrée et de sortie de la précarité, et une part importante de la population se situant à la limite de la pauvreté. Certaines catégories peuvent être plus exposées selon leur situation, comme les personnes âgées avec des revenus limités ou les personnes peu qualifiées plus éloignées du marché du travail.

– Comment Partage fait-elle face à cette hausse? 
Face à celle-ci, la Fondation Partage s’adapte et développe en continu ses capacités opérationnelles et l’efficacité de son modèle. Pour répondre aux besoins, l’année passée Partage a notamment consacré plus de 8 millions de francs à l’achat de produits de première nécessité sur un budget de plus de 13,5 millions. Cette approche est devenue aujourd’hui indispensable pour essayer de couvrir la demande en aide alimentaire. En parallèle, elle diversifie ses sources d’approvisionnement, en s’appuyant à la fois sur la récupération quotidienne d’invendus et des dons du secteur agro-alimentaire, mais aussi sur la transformation de denrées pour prolonger leur durée de vie et augmenter les volumes redistribués (par exemple avec la fabrication de biscuits à partir de pain sec invendu ou la transformation de légumes défraîchis en soupes et compotes). A cela s’ajoutent les collectes solidaires du Samedi du Partage auprès de la population du canton, particulièrement importantes pour compléter les distributions en termes de produits secs et d’articles d’hygiène.

– Votre fondation insiste sur l’importance du soutien des acteurs économique, institutionnels ou de la société civile...
Le modèle de la Fondation Partage repose sur un écosystème d’acteurs complémentaires, qui inclut à la fois des entreprises donatrices, des fondations, des collectivités publiques et de nombreux particuliers. Ce soutien prend des formes variées: contributions financières, dons de marchandises, mais aussi engagement bénévole. En 2025, plus de 5000 bénévoles ont participé aux activités de la fondation, notamment lors d’opérations de collecte. Ce réseau de solidarité est essentiel pour garantir la continuité de l’aide alimentaire dans le canton.

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