Louis Casaï, le bâtisseur 
qui a fait décoller Genève

Rédigé par
Marie Karatsouba
Genève

NOMS DE RUES • Chaque artère a son histoire. Celle-ci mène entre les pistes de Cointrin et les premiers chantiers de la Praille-Acacias. Avec l’historien Christophe Vuilleumier, mettons-nous dans la peau de Louis Casaï, figure majeure de la Genève du XXe siècle. 

A Cointrin, ça fore, ça creuse, ça construit dans tous les sens. Les ouvriers se chamaillent au milieu des pistes, les camions zigzaguent à travers les chantiers et les contremaîtres râlent parce que rien n’avance assez vite. Nous sommes en 1940, la Seconde Guerre mondiale secoue toute l’Europe. Genève traverse une période difficile, le chômage menace de nombreux secteurs. Hors de question pourtant de laisser le canton ralentir. Alors on construit. On agrandit l’aéroport. Et vite. 
Evidemment, beaucoup pensent que j’ai perdu la tête. Agrandir un aéroport en pleine guerre? Pour certains, c’est complètement absurde, malgré l’aide apportée par la Confédération suisse. Mais moi, ce que je vois surtout, ce sont les boîtes du bâtiment qui coulent, les ouvriers qui craignent de finir sans boulot et les chantiers qui ferment les uns après les autres. Et ça, pour moi c’est dur à avaler. Car ce monde-là, c’est le mien. 
Vie à Plainpalais
Je suis né en 1888 à Chêne-Bourg, mais ma vie est surtout à Plainpalais. Les dépôts de matériaux, les odeurs de sciure et de béton, les prises de bec autour des plans, j’ai grandi là-dedans. Très jeune, je reprends l’entreprise familiale avec mon père. On me présente souvent comme architecte-entrepreneur, mais au fond, je suis surtout un type qui aime voir les choses sortir de terre. Les théories et les grands discours, très peu pour moi.  
Et puis chez nous, le bâtiment, c’est une affaire de famille. Ma mère, Germaine Camoletti, est la fille de Marc Camoletti. Oui, celui qui a dessiné le Victoria Hall, le Musée d’art et d’histoire ou encore l’Hôtel des Postes de la rue du Mont-Blanc. Autant dire qu’à table, ça parlait davantage urbanisme que littérature. 
La politique débarque dans ma vie au début des années 1920. En 1923, me voilà député au Grand Conseil. En 1927, j’entre à l’exécutif de Plainpalais, (c’est encore une commune). Puis, au Conseil d’Etat en 1931, où je resterai plus de vingt ans. Entre-temps, la crise économique frappe le pays de plein fouet. Les tensions politiques explosent jusqu’à la fusillade de Plainpalais, en novembre 1932. Ce soir-là, l’armée tire sur une manifestation antifasciste. Treize morts, des dizaines de blessés. Genève prend une claque énorme.  
Pendant toutes ces années, je plonge tête baissée dans les grands projets du canton. Les nouvelles policliniques de l’hôpital cantonal, dont le sanatorium de Montana. Puis surtout cette immense zone industrielle du côté de la Praille-Acacias. (A l’époque), il n’y a quasiment rien à cet endroit. Il faut tout imaginer. Organiser les terrains, attirer les entreprises, faire venir les ateliers. Franchement, ça, j’adore. Voir un quartier entier sortir de terre, ça me passionne bien plus que les cérémonies officielles. 
Cointrin, mon grand chantier
Mais Cointrin reste mon grand chantier. Derrière ces pistes et ces hangars, je vois déjà la Genève de demain, une ville tournée vers l’international. Malgré l’arrêt du trafic civil pendant la guerre, je lance d’importants travaux. La piste est allongée, le terrain équipé d’un nouvel éclairage et d’installations radioélectriques, tandis qu’une véritable aérogare remplace les anciennes constructions en bois. En 1945, Cointrin devient le seul aéroport suisse depuis lequel Swissair peut assurer des vols commerciaux réguliers. 
Et bientôt, les grandes figures internationales commencent à y atterrir. En août 1947, j’accueille Eva Perón à qui je fais visiter la ville au volant de mon bolide de fonction. L’année suivante, c’est le shah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi. Et en 1952, le roi Paul de Grèce débarque à son tour. Petit à petit, l’aéroport devient la porte d’entrée de cette Genève internationale qui prend de l’ampleur. 
Moi pourtant, les cérémonies et les grands discours continuent de me casser les pieds. Avant ma mort, en 1955, je demande même qu’aucun discours politique ne soit prononcé à mes obsèques, volonté qui sera respectée. Mais parmi les personnes présentes, on apercevra la reine Marie-José d’Italie. Pas très banal pour l’enterrement d’un conseiller d’Etat genevois. 
Et puis des années plus tard, en 1968, la route de Cointrin sera rebaptisée en avenue Louis-Casaï. Une artère qui file tout droit vers l’aéroport. Au fond, ça me ressemble plutôt bien.

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