Comment la Genève internationale tente de tirer son épingle du jeu

Rédigé par
Nicolas Grangier
Genève

Malgré les turbulences géopolitiques et économiques, Genève conserve ainsi une place de premier plan. Pour renforcer encore cette position, elle dispose d’un levier majeur: devenir un pôle de référence dans la gouvernance numérique. Explications.

L’étymologie même de cette ville-canton la place comme articulation ou carrefour («genua» en latin) des points d’eau. Elle est devenue lieu de convergence d’innombrables secteurs, en mettant en relation des acteurs internationaux, en organisant des flux d'information, de capitaux, de contrats et de services. Elle s’est révélée en particulier experte dans les produits financiers. Cette spécificité est renforcée par sa stabilité politique, sa tradition de neutralité, la qualité de son système juridique, la présence d'experts et sa connectivité avec les marchés.
«Genève est un miroir des contradictions globales de la mondialisation. Mais si elle est active sur différents fronts, ce n’est pas forcément
contradictoire», estime d’emblée Frédéric Esposito, professeur au Global Studies Institute. Elle est connue pour sa politique de bons offices et comme siège des normes mondiales, avec des organisations telles que l’OMPI ou l’OMC. La Genève internationale s’est construite à la fois autour des institutions et de sa réputation financière. «Peu de villes ont un écosystème aussi unique. Mais ce n’est pas une rente à vie, une place acquise pour toujours», poursuit le politologue. Genève peut logiquement conquérir de nouvelles responsabilités, par exemple dans la gouvernance numérique ou l’environnement. «Lors du récent G7 d’Evian-les-Bains, le canton a prouvé qu’il pouvait jouer un rôle-clé dans le succès du multilatéralisme, et ne servait pas que la cuisine et les couverts à ses voisins! Même en 1962, les accords d’Evian concluant la guerre d’Algérie ont pu se signer grâce au rôle diplomatique de la Suisse», avance Frédéric Esposito.
Des projets adaptés
Cela n’aura échappé à personne: le contexte récent de la Genève internationale s’est transformé en profondeur, en termes d’incertitude, de budgets resserrés ou d’enjeux technologiques. A tel point que le besoin s’est fait ressentir de créer, il y a un an, la Fondation pour l’adaptation de la Genève internationale (FAGI). Une émanation conjointe de l’Etat et de la Fondation Hans Wilsdorf. 
«Notre apport passe par de nouveaux projets importants, et non par un renflouement des budgets existants», explique sa présidente Martine Brunschwig Graf. Pour être financés, ces projets doivent répondre à des critères précis, tels que le fait d’être ancrés à Genève, tout en respectant les prérogatives de la Confédération. «Pas question d’agir à contre-courant, mais d’encourager les synergies entre les acteurs impliqués. Notre mandat dure cinq ans, mais les projets, eux, sont appelés à se poursuivre, ils doivent donc à terme pouvoir se financer sans la FAGI», complète l’ex-conseillère d’Etat et conseillère nationale genevoise. Précisons que la fondation n’a pas pour vocation de remplacer des donateurs existants.
Martine Brunschwig Graf ne voit aucune contradiction entre l’hébergement à Genève d’organisations à but environnemental et d’entreprises actives dans des filières parfois contestées (pétrole, minerais,…). 
«La Genève internationale est un écosystème dans lequel sont à la fois présentes les OI, les ONG, mais aussi les multinationales. Ce qui est apprécié, c’est notre stabilité politique, notre sécurité, nos universités, notre réseau et notre tradition de négociations. Et qu’y a-t-il de mieux, si l’on veut que le monde évolue, que d’offrir un lieu où l’on peut échanger, définir des normes, faire évoluer les pratiques et contribuer à des améliorations tangibles!».
Premier bilan réussi pour la FAGI?  «Il n’est pas temps de faire le bilan. A ce jour, nous avons reçu plus de 90 projets, dont certains déjà validés. Ceux soutenus financièrement répondent aux critères fixés et seront évalués en fonction des indicateurs fixés contractuellement», poursuit la présidente. La concurrence à l’international est vive, et la cité de Calvin doit se battre pour faire valoir ses avantages uniques sur divers thèmes. L’un des leviers d’adaptation sur lesquels Genève peut s’appuyer est sans conteste l’intelligence artificielle. «Il ne suffit pas de parler de l’IA, mais de la mettre en œuvre avec une économie de moyens sans qu’elle remplace l’être humain», conclut Martine Brunschwig Graf.
Un ajustement perpétuel
Secteur-clé de Genève, le négoce voit ses chaînes d'approvisionnement soumises à des tensions permanentes sous l'effet des évolutions géopolitiques, économiques et climatiques. Cette réalité exige une grande capacité d'adaptation. Comme toute activité confrontée à un environnement incertain, les entreprises concernées doivent continuellement ajuster leurs modèles afin de remplir leur mission: assurer l'approvisionnement de l'économie mondiale en énergie, matières premières et denrées alimentaires.
«En faisant un parallèle, les Nations Unies traversent aujourd'hui une période de questionnement et de transformation, à l’instar des entreprises privées, explique Florence Schurch, secrétaire générale de SUISSENÉGOCE. Ainsi, il est souvent nécessaire de revenir à l'essentiel, de se recentrer sur sa mission et de gagner en agilité pour répondre à cette évolution. C'est une réalité que le secteur privé connaît bien.» Pour la secrétaire générale, c'est précisément cette combinaison – institutions internationales, finance et négoce – qui constitue l'un des grands atouts de Genève et de la Suisse en général. «Cette diversité fait de notre pays une plateforme unique de dialogue, où les acteurs présents peuvent contribuer ensemble à la recherche de solutions face aux enjeux mondiaux», souligne Florence Schurch.
«Le négoce joue un rôle essentiel dans l'acheminement des besoins fondamentaux dont dépendent nos économies. Quant à la finance durable, elle contribue à orienter les investissements vers davantage de responsabilité. Ces deux mondes ont tout intérêt à travailler ensemble!», conclut la secrétaire générale, prouvant par là que la ville du bout du lac peut encore faire souffler longtemps son esprit si particulier.

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